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Espoir et salut pour certains, murs infranchissables pour d’autres, la frontière est une réalité intangible du monde. Elle sépare et elle distingue un nous et un ailleurs. Elle peut être politique, climatique, financière et économique. Le cas des frontières dites « naturelles » est plus problématique. Tour d’horizon de ce qu’est une frontière.

Frontières naturelles et climatiques

Les frontières naturelles n’existent pas. Hormis les limites climatiques, qui sont réellement naturelles, toutes les autres frontières sont culturelles, même si elles peuvent s’appuyer sur des éléments naturels pour exister, ne serait-ce que pour des raisons défensives. Un cours d’eau peut être un mur comme un lieu de passage. Si le Rhin sert encore de frontière entre la France et l’Allemagne, ou bien le Danube a certains endroits, ni la Loire ni la Seine n’ont donné lieu à des frontières étatiques. Le Rhône le fut pendant une grande partie de la période médiévale, séparant le royaume de France de l’Empire ; le comtat venaissin et Avignon jouant le rôle d’État tampon, le pont Saint-Bénézet étant alors le seul point de passage. La caractéristique insulaire n’est pas non plus une frontière par nécessité. La ligne de démarcation entre l’Écosse et l’Angleterre a longtemps été forte, marquée par la permanence du mur d’Hadrien. Aujourd’hui encore, c’est une frontière linguistique, culturelle et politique. L’Angleterre n’a pas toujours été limitée à son île. La période Plantagenet a joint l’ouest de la France à l’ancienne Bretagne romaine. Richard Cœur de Lion est né à Bordeaux et mort non loin de Limoges et il a passé davantage d’années de sa vie en France qu’en Angleterre. La nécropole de cette famille royale, cousine des Capétiens et porteuse de la couronne d’Angleterre est située dans l’abbaye de Fontevraud, sur les bords de Loire. Mais durant cette période, la frontière ligérienne n’était pas nord / sud, comme le cours du fleuve, mais est / ouest, comme la polarité politique entre Paris et Angers.

Les montagnes non plus ne sont pas nécessairement des frontières. Les cols et les vallées sont des lieux de passage, souvent ardemment défendus : la Valteline au XVIIe siècle, la Catalogne, les cols afghans, etc. Les montagnes, tout comme les déserts, ne sont pas des murs, mais souvent des lieux de passage et d’échange. En revanche, d’une vallée à l’autre il peut y avoir des différences linguistiques et culturelles, comme le français parlé dans le Val d’Aoste, alors que l’italien est parlé en Suisse, ou bien les différences entre le Béarn et la Bigorre.

Les seules frontières véritablement naturelles, c’est-à-dire non modifiées par l’homme, sont les frontières climatiques. Et encore, en modifiant les paysages les hommes modifient-ils le climat, comme les marécages du Médoc, de Camargue et de la Mitidja, devenus plaines fertiles. Frontière climatique par exemple entre le versant français et espagnol des Pyrénées. Côté français, c’est froid et humide, avec une végétation de feuillus. Côté espagnol, c’est au contraire un climat méditerranéen, chaud et sec, avec une végétation de conifère. D’où la présence des meilleures stations de ski sur le versant français, là où l’humidité est la plus forte. Frontière climatique en Bretagne, entre la région de Vannes et le nord du Finistère, le pays de Léon. Ici, le climat est plus chaud et plus doux, ce qui permet notamment le développement des cultures maraîchères, donnant les fraises de Plougastel.

Frontière : la ligne culturelle

Nul besoin d’aller au bout du monde pour éprouver la réalité de la frontière, surtout quand celle-ci est une ligne et non pas un glacis. En traversant la frontière belge, on voit immédiatement le paysage changer. Ce ne sont plus les mêmes autoroutes, la même architecture, les mêmes organisations urbaines, même si, dans le fond, il y a de nombreuses similitudes. Les plaques d’immatriculation belge l’emportent assez rapidement sur les françaises, ce qui montre qu’il y a peu de mélange humain. La frontière est ici visible, même si nous ne sommes plus contrôlés pour la franchir. Entre Menton et Vintimille, on voit aussi que l’on passe dans un autre monde. La langue diffère, la cuisine aussi. Sur le marché de Vintimille, on trouve des produits qui ne sont présents ni à Menton ni à Nice, comme les petits artichauts, les qualités des pâtes et les fleurs de courgette. Bien que les villes soient situées à quelques kilomètres, il y a un net dégradé culturel. Que dire aussi des deux heures de train qui nous font passer de Paris à Londres ? On confond souvent absence de contrôle administratif aux frontières avec disparition des frontières. Celles-ci n’ont pas disparu, loin de là. Il y a toujours des frontières politiques, administratives et fiscales, c’est-à-dire le passage d’un monde à un autre. Les accords de Schengen n’ont pas aboli les frontières, mais ont facilité la circulation à l’intérieur de cet espace, ce qui n’est pas la même chose. Face à l’épidémie de coronavirus, les États n’ont pas « restauré » les frontières, ils ont rétabli des contrôles douaniers et administratifs, ce qui est par ailleurs rendu possible par ces accords.

Frontières chaudes, frontières froides

Ligne de démarcation, ligne séparant « nous » et « les autres », distinction entre la vie privée et la vie publique, la frontière est essentielle à la vie, car elle permet la définition de ce que nous sommes, c’est-à-dire de notre être. Certaines frontières sont froides : elles ne suscitent plus aucun débat, d’autres sont plus ou moins chaudes. La Valteline a été âprement disputée sous Richelieu et Louis XIII ; aujourd’hui, ce n’est plus un sujet. Nantes se rêve en ville bretonne et aimerait modifier la frontière administrative de cette région, refusant ainsi son statut de ville ligérienne. Frontière tiède également autour du Mont-Saint-Michel, que certains Bretons veulent arracher à la Normandie. En revanche, les îles anglo-normandes, pourtant situées à quelques encablures de Saint-Malo ne font l’objet d’aucune revendication, contrairement à Gibraltar, pour lequel les Espagnols ne se résolvent pas à la présence anglaise.

Nous avons des frontières chaudes en Europe, des frontières de sang, qui font toujours l’objet de combat. En Ukraine, dans la région du Donbass, zone dans laquelle les combats n’ont pas cessé. À Chypre, dont le nord demeure envahi et occupé par la Turquie. Certaines frontières chaudes se sont éteintes, comme en Irlande du Nord et à Belfast, ou bien en Yougoslavie. Jusqu’à quand ? Les volcans éteints demeurent dangereux. Les frontières sont des lignes pour lesquelles les hommes sont prêts à combattre et à mourir. On le voit aujourd’hui au Sahara, au Burkina Faso et hier dans l’espace de l’État islamiste. Les pacifistes pourront penser que ces morts ne servent à rien. Même si on ne peut nullement se réjouir des guerres et des morts, celles-ci ne servent pas à rien. Elles donnent un sens à une vie, elles définissent un objet supérieur qui mérite de grands sacrifices pour l’obtenir, elles contribuent à définir ce que nous sommes. Sans frontière, il n’y a pas d’être. La personne se définit par les bornes, les arrêtes, les lieux, pas par l’immensité des espaces. Ceux qui voyagent beaucoup l’expérimentent à chaque fois : revenir chez soi, c’est être davantage, c’est le sentiment d’une adéquation entre les lieux et nous-mêmes. Définir, c’est bien établir une limite, tracer un trait, distinguer les espaces. Les frontières se protègent et se gardent avec des châteaux, des forts, des postes de douane, des casemates. Elles peuvent aussi se tenir par des apports de populations, comme les Han conduit au Tibet pour siniser la région, ou au contraire par des purifications ethniques et des éliminations de population, comme l’histoire le montre souvent. La frontière est donc un drame : lieu de théâtre, de déclarations politiques, d’affrontements violents et sanglants.

Les images satellitales nocturnes distinguent d’un coup d’œil les mégapoles dynamiques et puissantes des espaces en marge. La frontière entre les deux Corée est matérialisée par la lumière de la nuit. Comme les espaces urbains et champêtres qui se dessinent lors des atterrissages. De haut, depuis le ciel, certaines frontières sont plus visibles que d’autres et sautent aux yeux. Il est même possible de reconnaître les anciennes voies romaines et les champs de bataille médiévaux. La frontière est une trace dans le paysage comme dans l’histoire des hommes. Les frontières vivent : ce sont des lignes qui traversent les siècles. Pacifier un lieu, réparer une cicatrice, pardonner, faire la paix ne signifie pas supprimer la frontière. Pour le faire, pour avoir un monde unique et sans frontière, il faudrait supprimer l’homme lui-même : les cultures, les langues, les goûts musicaux et culinaires, la façon de s’embrasser, de s’habiller. Rien n’est plus humain qu’une frontière, dans toute la plénitude de ses drames.

Source : institutdeslibertes.org