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Manifestation anti-gouvernementale hebdomadaire à Alger le 13 mars 2020. Le mouvement populaire du Hirak pourrait regagner en puissance avec les crises économique et sociale renforcées par la pandémie.• Crédits : Ryad KramdiAFP
Entretien | Faute d’acheteurs, le pétrole a atteint des prix historiquement bas, avec de fortes craintes économiques et sociales pour certains pays très dépendants de l’or noir. Analyse de Jean-François Daguzan, vice-président de l’Institut Choiseul.

La crise du nouveau coronavirus a littéralement fait chuter les prix du baril de pétrole, qui oscille autour des 25 dollars pour le brent européen. Le prix du baril américain de pétrole brut coté à New York a même été négatif au plus fort de la crise !

Face à la forte baisse de la demande mondiale -du fait du confinement de la la moitié de la population et des transports terrestres et aériens quasiment à l’arrêt- les principaux pays producteurs de l’OPEP et leurs partenaires se retrouvent avec de gros stocks dont ils n’arrivent pas à se débarrasser. Et cela malgré le fait que l’organisation a décider de baisser de 10% sa production dans les deux prochains mois. Un effort dont la moitié sera supportée rien que par l’Arabie saoudite et la Russie. Du jamais vu dans l’histoire de l’OPEP, d’autant que les deux pays se livraient jusque-là une véritable guerre commerciale, en refusant de réduire leur production pour atténuer la baisse du baril. Mais la reprise économique n’étant pas pour tout de suite, les prix risquent encore de rester bas pour longtemps. Ce qui va avoir à court terme des répercussions économiques importantes pour les pays qui en dépendent fortement, comme l’Algérie et l’Arabie saoudite.

Avec 95% de ses exportations issues du pétrole et du gaz, l’Algérie fait partie des pays les plus dépendants de l’or noir. Quelles seraient les conséquences de la poursuite de cette chute sur son économie et ses grands projets d’infrastructures comme les transports ?

Il faut rappeler que le fonds de garantie dont se prévaut l’Algérie a déjà fondu avec les crises antérieures. Car il était de 180 milliards il y a dix ans, contre 60 milliards actuellement.

Or, il faut bien avoir en tête que toute l’économie algérienne est subventionnée. C’est-à-dire, les produits de première nécessité comme le blé, le riz, le café, les fruits, etc. Du coup, aucun Algérien ne paye véritablement le prix du marché. Le risque est donc que se déclenche une crise économique et sociale. Puisque le peuple qui manifeste depuis un an pourrait revenir dans la rue mais de façon plus violente.

D’autant que l’élection du nouveau président de la République Abdelmadjid Tebboune, en décembre 2019, s’est faite avec un taux de participation particulièrement bas. Le gouvernement n’a donc pas toute l’assise populaire. La situation est tendue et juste éteinte aujourd’hui par le confinement.

Et si l’Algérie n’arrive pas à assurer le minimum de base pour subvenir aux besoins vitaux de son peuple, elle risque d’avoir de sérieux problèmes dans les prochains mois.

Quels types de problème ?

En Algérie, de nombreux travailleurs sont payés à la journée et ne peuvent plus travailler à cause du confinement. L’économie informelle avec des personnes qui travaillent au noir est également importante vu le nombre élevé de chômeurs chez les jeunes : 70% de la population a moins de 35 ans.

On peut donc imaginer que si la reprise est très lente, des difficultés économiques et sociales sont à craindre.

Il y a aussi d’autres pays comme l’Arabie saoudite qui dépendent beaucoup du pétrole et qui ont même dû ces dernières années réduire les subventions et limiter le recours à la manœuvre étrangère venant majoritairement d’Asie ?

Il ne faut pas voir l’Arabie saoudite comme un milliardaire assis sur un tas de barils de pétrole. En dépit d’une situation beaucoup plus confortable que des pays comme l’Algérie, le Venezuela, ou le Nigeria, l’Arabie saoudite a aussi son lot de problèmes. De fait, la population saoudienne n’est jamais réellement rentrée sur un marché du travail réel. Une bonne partie des emplois sont subventionnés et cela implique aussi l’accès au logement, à la voiture, etc. Comme dans le Golfe, une grande partie des travaux techniques de type ingénieur sont réalisés par de la main d’oeuvre étrangère. Le grand projet du prince héritier Mohammed ben Salmane est de mettre les Saoudiens au travail en valorisant notamment les femmes qui sont très diplômées et qui ont suivi des études à l’étranger mais qui ont dû rester chez elle après leur mariage pour éduquer leurs enfants.

Le problème de la stratégie saoudienne aujourd’hui est qu’elle est ambiguë. D’un côté, les gens au pouvoir savent qu’une politique de prix bas du pétrole va affaiblir les ennemis du pays, notamment l’Iran. L’Arabie saoudite peut en effet produire abondamment du pétrole, pour compenser la faiblesse des prix. Mais d’un autre côté, cette politique va impacter la situation sociale du pays, ainsi que celle de ses alliés. Parce que bien évidemment les Émirats arabes unis vont devoir suivre aussi la politique de prix bas des Saoudiens.

L’Arabie saoudite va-t-elle par conséquent profiter de la crise pour revoir ses formations et diversifier son économie ? Pour moins dépendre de l’étranger, notamment  pour ses postes de cadres ?

Oui. Dans le cadre du fonds souverain du Golfe, vous avez en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis des fonds spécifiques dirigés par les deux princes héritiers. Des fonds spéciaux dont la vocation est la transformation du pays au niveau technologique. Comme dans le numérique, et l’environnement.

Sauf qu’entre l’idée et la pratique, il reste encore un pas à franchir.

En effet, ces pays ont les moyens de se projeter dans l’avenir. Mais il faut que cela infuse dans la société. Pour les Émirats, qui ont pris de l’avance, cela sera plus facile. En revanche, pour l’Arabie saoudite, le problème majeur de la transformation se heurte au conservatisme social, religieux et au poids des opposants au sein de la famille régnante.

Autre continent qui dépend aussi grandement du pétrole, l’Afrique, en particulier le Nigeria et l’Angola. Quelles pourraient être les conséquences de la chute du baril pour le continent au niveau géopolitique ?

Si l’on va vers une économie raréfié par des prix du pétrole bas, c’est toute la société locale qui va se retrouver avec une remise en cause plus ou moins violente des gouvernements en place. Si l’on y ajoute une crise sanitaire avec beaucoup de décès, un affaiblissement de la société en général lié au Covid, on aboutira à des situations explosives qui peuvent se mettre en place et qui à terme peuvent contribuer à déstabiliser un continent qui n’en a pas besoin. C’est valable pour les pays en difficultés permanentes mais aussi pour des pays qui commençaient à s’en sortir et qui émergeaient en terme de croissance. On voit bien que le Covid redistribue les cartes géopolitiques.

Source : France Culture