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Le Tour du monde des idées |Au-delà de la guerre de propagande que mène la Chine communiste contre l’Occident libéral, cette crise constitue un défi que chaque pays affronte avec les armes qui lui sont particulières. Ceux qui auront su le mieux protéger leur population s’imposeront.

Confiné dans son logement et attendant que ça se passe, chacun d’entre nous y va de ses cogitations. La survenue de grandes catastrophes déclenchait, autrefois, des flambées de religiosité. On priait les divinités et on leur dédiait des sacrifices dans l’espoir d’apaiser les effets de leur colère. Mais, comme l’a écrit Gilbert Keith Chesterton, “lorsque les hommes cessent de croire en Dieu, n’imaginez pas qu’ils ne croient plus à rien ; au contraire, ils croient en n’importe quoi.” 

Les catastrophes, “stress test” pour tout régime

Dans les époques qui, comme la nôtre, s’imaginent revenues de toute superstition, la désoccupation provoque, chez beaucoup, la recherche de coupables. Puisque les dieux ont cessé d’être les responsables des maux qui nous frappent, il faut bien que ce soient ceux qui, dans les imaginations contemporaines, ont pris leur place : les dirigeants, les élites, les institutions. C’est l’exercice préféré des populistes. Ils n’ont pas dit leur dernier mot, malgré la victoire apparente des experts, médecins, épidémiologistes.

A l’été 1940, les dirigeants du Front populaire et les députés furent ainsi désignés à la vindicte populaire, plutôt que les généraux qui venaient de perdre la guerre. La démocratie parlementaire fut accusée d’être un régime faible. En divisant les peuples en factions politiques rivales, elle était jugée incapable de résister à “la communauté populaire” (Volksgemeinschaft), forgée par la dictature nationale-socialiste. Notre “vieille République”, minée par la lutte des classes et les intrigues, était censée avoir démontré son infériorité dans l’épreuve décisive de la guerre, face à la “jeune dictature” allemande. 

Un inconvénient des démocraties libérales, c’est d’atteler à la même tâche beaucoup de têtes et beaucoup d’avis. Les mouvements qui dépendent d’intérêts, de négociations, d’alliances incertaines sont nécessairement plus faibles que ceux qu’une volonté unique ramasse en un faisceau. Ernst Jünger, Le nœud gordien

Aujourd’hui encore, et toutes proportions gardées, la pandémie à laquelle nous faisons face constitue, comme la guerre hier, un stress test pour les différents régimes et les sociétés qui l’affrontent. Nul doute que ceux qui auront démontré leur supériorité dans ce combat bénéficieront, au sortir de l’épreuve, d’un crédit particulier. 

Le récit chinois de la crise

Or, il y a un “récit chinois” de la crise : celui-ci, sans surprise, valorise les atouts dont dispose un pays immense, régi par un parti unique et qui n’est pas soumis aux aléas d’une authentique vie démocratique. Les Américains sont incapables de se projeter dans l’avenir, insinue la propagande chinoise. Nos experts les ont prévenus depuis longtemps que l’épidémie allait toucher des centaines de milliers et peut-être des millions de leurs concitoyens. Mais ils ont été très lents à prendre les mesures de confinement que nous avons mises en œuvre nous-mêmes dans la province Hubei. 

Ils ont privilégié ce qu’ils considéraient comme leurs intérêts économiques à court terme, alors que nous avons-nous-même choisi de sacrifier les nôtres à la santé de notre population. 

Bien sûr, les autorités chinoises font l’impasse sur leurs propres responsabilités dans le déclenchement de l’épidémie, partie de Wuhan. 

Sur l’incompétence manifeste des autorités sanitaires locales, nommées par le Parti communiste en raison de leur seule fidélité au parti unique. Sur la censure, maintenue durant des semaines décisives, sur le déclenchement de l’épidémie et sur la répression qui a frappé les courageux médecins de Wuhan lorsqu’ils ont tenté d’alerter la société civile des périls qu’elle courait du fait de l’incurie des autorités politiques. « A l’étranger, la machine de propagande chinoise organise un fort battage médiatique sur la baisse des taux d’infection, dans le seul but de prouver qu’un fort leadership, centralisé, est plus efficace qu’une gouvernance démocratique », écrit l’expert Minxin Pei

Par pudeur, on passera sur l’impudent mensonge, proféré par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Lijian Zhao, selon lequel l’origine du coronavirus ne serait pas un marché aux animaux vivants de Wuhan, mais une mutation du virus de la grippe saisonnière apparue… aux Etats-Unis. A nier les évidences, on déclenche la suspicion sur tout ce qu’on affirme ensuite. 

Or, le combat contre l’ennemi commun commande l’échange sincère de toutes les informations le concernant. Qui peut raisonnablement croire que le coronavirus, parti de Chine il y probablement quatre mois, ait causé moins de décès dans ce pays qu’en Italie, ou en Espagne ? [3 174 morts dans la province de Hubei, contre 4 365 en Espagne et 8 215 en Italie, selon un bilan établi au 27 mars].

Comment arbitrer entre libertés individuelles et sécurité sanitaire ?

« Tandis que le coronavirus se répand à travers le globe, il exerce une pression sans précédent sur les systèmes de santé et dévaste les économies sur son passage. Plus tard, il conduira à des bouleversements politiques, eux aussi de grande ampleur. Déjà, nous voyons que la crise pose _des défis formidables aux démocraties libérales occidentales_, alors qu’elles luttent pour gérer la crise sous le regard de l’opinion publique. Les Etats autoritaires fermés tels que la Chine sont plus à l’aise : non seulement, ils ont imposé leurs confinements avec une brutale efficacité, mais ils ont aussi supprimé toute information susceptible de provoquer la panique et étouffé toute voix dissidente. Ils ont également été prompts à exploiter les faiblesses occidentales. La Chine, en particulier, a exploité le virus dans le cadre de sa propagande mondiale contre les Etats-Unis. Pékin a également saisi toutes les opportunités de susciter la zizanie entre les membres de l’Union européenne. Elle considère l’UE comme un rival et un rempart, protégeant les intérêts et les valeurs européennes, s’opposant aux projets chinois de projeter ses propres intérêts et son pouvoir sur le continent. » écrit dans Foreign Affairs Peter Rough.

Reste que les démocraties libérales et pluralistes comme les nôtres, où l’information est libre et la contestation des dirigeants, légale et libre même en période de crise grave, sont placées devant des dilemmes dont on mesure mal les enjeux. “Quelles sortes de restrictions les gouvernements peuvent-ils raisonnablement imposer à leurs citoyens ?” interroge ainsi Rachel Donadio. Jusqu’où peuvent-ils restreindre les libertés fondamentales, telle que celle d’aller et venir, dans l’intérêt de la santé publique ? Et de pointer le rôle de “laboratoire de l’Europe et du monde” que l’Italie, premier pays d’Europe à adopter une mesure de confinement général, a souvent joué. 

C’est l’Europe qui passe un test à présent et malheureusement, l’Italie a été le cobaye, écrit Matteo Renzi dans La Repubblica

L’Espagne, la France n’ont pas été longues à adopter le modèle italien du confinement, comme celui de la dérogation sur l’honneur. Les Italiens, réputés pour leur indiscipline, la faiblesse de leur Etat, ont fait pourtant preuve de solidarité nationale. “Ils se sont regroupés face à un ennemi invisible”, témoigne Rachel Donadio. Preuve que les sociétés démocratiques peuvent faire preuve de résilience. Que ni la dictature, ni même “l’état fort” rêvé par les populistes, ne sont la condition nécessaire à refaire l’unité nationale à l’heure du danger. 

Le centre névralgique du monde en train de basculer vers l’Asie ?

Dans une étude publiée par la Fondation Montaigne, Mais, l’ancien ambassadeur Michel Duclos interroge le fait que “l’Italie, l’Allemagne, la France ne suivent pas une ligne très différente de la Chine, même si la mise en œuvre est évidemment moins privative des libertés individuelles que ce n’est le cas en République populaire”, ne constitue-il pas “une illustration du basculement du monde vers l’Asie : ce n’est pas dans une Amérique en déficit tragique de leadership que l’on trouve un contre-modèle à l’approche chinoise de la lutte contre la pandémie, ni dans une Europe en proie à l’hésitation, c’est en Asie même, où la Corée du Sud et Taïwan, ainsi que le Japon à certains égards, font la démonstration d’une politique rigoureuse et efficace sans recours à un contrôle social liberticide. »

Si la pandémie constitue bien un stress test pour nos régimes et nos sociétés, ce n’est peut-être pas l’autoritarisme qui en sortira vainqueur, mais certainement le modèle asiatique de société. L’Europe avait cessé depuis des décennies d’être le centre du monde. Mais nous en recevons aujourd’hui une confirmation éclatante : le centre de gravité du monde a basculé vers l’Asie. Nous sommes à la traîne et nous perdons chaque jour du terrain.Brice Couturier

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