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Géopolitique | Avec des prix exceptionnellement bas, le baril de pétrole est une des victimes collatérales du coronavirus, comme le raconte Christine Ockrent dans sa chronique internationale.

C’est une victime inattendue du coronavirus : le pétrole. Nos économies s’enfoncent dans la récession, les échanges internationaux ont fortement ralenti, le transport aérien est pratiquement à l’arrêt et le monde flotte sur une immense marée noire. Il y a trop de pétrole. 

Réduire la production

Les prix dégringolent – une chute de plus de la moitié depuis le début de l’année et l’assaut du virus sur l’économie chinoise. Lors des crises précédentes, l’anxiété dans nos pays était souvent inverse : comment assurer l’approvisionnement en carburant, ralentir la hausse des prix du brut, financer des investissements considérables dans des zones de plus en plus hostiles, comme le nord de la Sibérie. En 1974, il y a près d’un demi siècle, l’Opep, l’organisation des pays producteurs, tenait à la gorge les Occidentaux. Jeudi dernier, ses treize membres rejoints par la Russie et une dizaine d’autres pays tentaient par visioconférence de trouver un consensus pour enrayer leur déclin. Hier, c’était au tour des ministres de l’énergie du G20, présidé cette année, hasard de la rotation, par l’Arabie Saoudite. 

L’enjeu : stopper l’effondrement des cours en acceptant de réduire massivement la production. Donald Trump qui, jusqu’à hier disait sa détestation des cartels et des quotas entravant le libre jeu du marché, est cette fois demandeur : il n’y a aucun intérêt électoral à bénéficier d’une essence bon marché quand la plupart des automobilistes sont confinés ; le risque, au contraire, n’est rien moins que la banqueroute de l’industrie pétrolière américaine, particulièrement au Texas – un enjeu économique et politique majeur.

Voilà donc les États-Unis, devenus en 2018 le premier producteur mondial grâce au pétrole de schiste, à la merci du bras de fer ou de la partie de poker menteur, au choix, engagée entre Vladimir Poutine, leur meilleur ennemi, et Mohammed Ben Salman, le prince héritier d’Arabie Saoudite, leur meilleur allié. 

Alors que Moscou, troisième producteur mondial, et Riyad, le deuxième, avaient célébré avec éclat, en 2016, une alliance inédite en s’accordant sur leurs quotas de production respectifs pour mieux entraver la concurrence américaine, le Kremlin a rompu l’accord début mars, espérant ainsi reprendre des parts de marché aux dépens des États-Unis, qui continuent d’imposer leurs sanctions à l’encontre de Rosneft, le géant russe des hydrocarbures. 

En rétorsion, MBS, le Saoudien, ouvrait les vannes, déclenchant une guerre des prix à la baisse. L’offre sur les marchés augmentait brutalement au moment même où le coronavirus attaquait de plus belle. Depuis quelques jours, le dialogue entre Moscou et Riyad a repris. L’économie russe est trop affaiblie – les hydrocarbures représentent 30% du PIB et l’inflation augmente. Côté saoudien, les coffres sont profonds mais les rêves grandioses du prince héritier pour métamorphoser son pays d’ici 2030 sont mis à mal – il lui faudrait un baril à plus du double du prix actuel. 

MBS subit surtout la pression de Donald Trump, lui aussi dans une position inconfortable. Au niveau fédéral, le président n’a pas le pouvoir d’imposer des quotas aux producteurs américains, contraints eux-mêmes par les règlementations anti-trust. La loi du marché met à mal les petits acteurs qui ont investi à fond dans le schiste et qui ne peuvent plus suivre, ce qui réduit l’offre américaine mais pas assez selon Moscou. 

Des pétro-États fragiles

Au-delà des trois principaux protagonistes, cette crise pétrolière sans précédent frappe d’autres pétro-Etats fragiles, atteints à leur tour par le coronavirus : le Venezuela de Maduro, exsangue et sous sanctions américaines, comme l’Iran, dont les exportations vers la Chine sont compromises et qui en vient à mendier un prêt au FMI ; l’Irak où bientôt le gouvernement ne sera plus en mesure de payer les fonctionnaires ; la Libye, déchirée entre factions rivales, l’Algérie, dont l’économie est entièrement asservie aux hydrocarbures, et où la colère sociale bouillonne malgré le risque sanitaire… Les seuls bénéficiaires de la situation actuelle détiennent les capacités de stockage : dépôts, cuves, réservoirs mais aussi oléoducs et même wagons de chemin de fer, tout est bon. Les grands gagnants sont les armateurs : le tarif de location des supertankers, transformés en entrepôts flottants, est multiplié par cinq.

Au bout de onze heures de discussions, jeudi, l’Opep a trouvé un accord pour diminuer la production de 10.000 barils par jour, la Russie et l’Arabie Saoudite acceptant d’y contribuer pour moitié. Hier, à la réunion du G20, à laquelle participaient aussi les États-Unis et les pays consommateurs, le Mexique, qui s’y opposait, est rentré dans le rang. 

C’est probablement trop peu, et trop tard. Depuis plus d’un siècle, le pétrole était le premier carburant de nos économies et déterminait les rapports de force géopolitiques. Coronavirus oblige, les besoins ont diminué d’un tiers. Peut-être l’ébauche du monde d’après.

Source France Info