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À l’heure où le monde se recroqueville sur lui-même, il semble prématuré de spéculer sur l’état de la géopolitique mondiale après-crise.

Cependant, une chose est sûre : le monde d’avant le coronavirus ne reviendra pas. Un choc économique et social d’une telle ampleur n’indique pas un moment d’arrêt, mais plutôt de transition. L’équilibre des puissances mondiales, la structure des économies internationales et domestiques, le rôle des agences multilatérales, les modèles d’interactions sociales et notre manière de travailler vont tous évoluer avec la crise.

Pour l’Australie, la crise du Covid-19 a des implications géopolitiques sans précèdent. Non seulement elle touche ses principaux alliés stratégiques et économiques de plein fouet, mais elle affaiblit aussi le système international, si important pour l’intégration de l’île-continent sur l’échiquier mondial.

La Chine, tout d’abord, risque de perdre gros, non pas d’un point de vue économique, mais plutôt idéologique. En effet, il est maintenant clair que les rouages du Parti communiste chinois ont favorisé l’expansion de la pandémie aux quatre coins du monde. En supprimant les informations sur l’épidémie de Wuhan, les autorités chinoises ont fait perdre des semaines vitales au reste de la planète, alors que Pékin aurait pu contenir cette crise sanitaire dès le début.

De même, la crise sanitaire a brutalement mis à jour les risques et désavantages d’une mondialisation dont la Chine a été la principale bénéficiaire au cours des deux dernières décennies. Non seulement d’un point de vue sanitaire, en répandant un virus mortel à travers la planète, mais aussi en exposant la dépendance des pays occidentaux aux chaînes de production de médicaments et de matériel médical chinois. En résulte que plusieurs pays, les États-Unis en tête, pensent déjà à s’éloigner de ces chaînes de production, même si cela implique des coûts plus élevés.

La réputation et crédibilité des États-Unis sont aussi mises à mal. L’administration américaine est fortement pénalisée par son incapacité à jouer un rôle majeur dans l’une des pires crises de son histoire. À l’heure où les États-Unis comptent le plus de victimes liées au Covid-19 au niveau mondial, le président Trump n’a toujours pas réussi à fournir des réponses cohérentes et crédibles face à la crise sanitaire et économique. Au contraire, ses longs briefings quotidiens élargissent les divisions domestiques et attisent la consternation internationale.

Le leadership américain sur la scène mondiale semble irrémédiablement affaibli. Alors que la Chine offre ses ressources et son expérience aux pays touchés, consolidant du même coup ses relations diplomatiques, les États-Unis manquent à l’appel.

À l’ébranlement international des alliés traditionnels de l’Australie, s’ajoute l’affaiblissement des institutions multilatérales, si importantes à Canberra. En effet, du changement climatique au Covid-19, en passant par l’effondrement du système commercial mondial, l’année en cours n’a pas manqué de rappeler à l’Australie l’importance d’un ordre international basé sur des règles (« rules-based order ») pour l’aider à faire face à ces grands défis.

Cependant, certaines des institutions de ce système sont récemment passées sous le feu des querelles géopolitiques sino-américaines. En témoigne d’ailleurs le récent retrait des fonds américains auprès de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

De son côté, le G20 s’est révélé inapte à proposer une réponse efficace face à la crise.

Le soutien de l’Australie à ces organisations internationales a toujours été une pierre angulaire de sa politique étrangère. Mais, de l’Union européenne à l’ASEAN, le virus ébranle la capacité d’action de ces organisations, et a paradoxalement accentué leurs divisions.

En effet, plutôt que d’engendrer une réponse multilatérale, la crise du Covid-19 a intensifié le nationalisme, le protectionnisme et le chacun-pour-soi.

Il semble donc qu’au sortir de la crise, l’Australie sera plus faible sur le plan géopolitique. Son principal allié stratégique, les États-Unis, perd en crédibilité, alors que son premier partenaire commercial, la Chine, fait face à une crise de confiance mondiale. À cela s’ajoute la pertinence décroissante des institutions multilatérales.

L’Australie devra donc commencer à penser à diversifier ses relations et devenir plus autonome, aussi bien sur le plan économique qu’en termes de sécurité nationale.

Pour Canberra, cela implique une refonte en profondeur des stratégies d’interventions régionales, en soustrayant l’implication américaine de l’équation. En effet, l’instabilité de l’administration Trump pousse à une approche plus pragmatique et indépendante.

Sur le plan commercial, il sera aussi important de réexaminer les vulnérabilités de l’Australie dans des domaines-clés, tel que l’approvisionnement en carburant et les infrastructures essentielles. Canberra se devra de prendre des décisions fermes concernant le futur de son commerce avec la Chine.

Concernant le système international, le retrait de la Chine et des États-Unis sur la scène sanitaire offre une opportunité à l’Australie de jouer un rôle majeur dans la revue et la consolidation des organisations multilatérales. En effet, étant une puissance moyenne, l’Australie a tout intérêt à faire en sorte que ces institutions, telles que les Nations unies et l’OMS, fonctionnent correctement. Le positionnement récent de Canberra sur un projet d’examen de la réponse mondiale à l’épidémie en est un premier exemple encourageant.

Finalement, il est important pour l’Australie de supporter sa région.

Il est fort probable que ses voisins, d’une importance cruciale sur le plan stratégique, subiront les conséquences structurelles et économiques de la crise actuelle.

Si elle ne peut pas aider l’ensemble de l’Indo-Pacifique, l’Australie devra faire de l’Indonésie, la Papouasie Nouvelle-Guinée et le reste de la Mélanésie ses priorités. Ces voisins directs feront bientôt face à des besoins de soutien sans précédent, pour lutter contre le virus et restructurer leur économie.

L’Australie devra alors conforter son statut de partenaire de choix, et ne pas faire de concession sur le support à offrir. Une hésitation de la part de Canberra pourrait non seulement fragiliser la région, au risque de voir la crise sanitaire et économique enflammer les États, mais aussi, un manque d’action de la part de Canberra laisserait alors la porte ouverte à la Chine, antagoniste stratégique de la région. Pékin s’empressera sûrement de remplacer l’Australie dans son rôle de premier partenaire de développement régional, ancrant sa sphère d’influence et menaçant directement la sécurité de l’Australie.

Les leçons de cette pandémie doivent être apprises rapidement. Pour l’Australie, l’affaiblissement géopolitique par procuration qu’elle subit peut-être compensé par son soutien aux instances internationales et au renforcement de son rôle régional. Alors que la communauté internationale devient plus fébrile et que l’ordre libéral recule, Canberra a plus que jamais un rôle à jouer.

Source IRIS