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Jeudi dernier, le 26 mars 2020, les dirigeants des pays membres du G20 tenaient en urgence, et virtuellement, un sommet pour envisager les moyens de faire face en commun aux conséquences économiques de l’épidémie de Covid-19. Il y ont annoncé leur intention d’injecter plus de 5000 milliards de dollars dans l’économie mondiale et leur résolution « à présenter un front uni contre cette menace commune ». Reste à voir ce qui sera réellement fait alors que le coronavirus a déjà tué plus de 35 000 personnes partout dans le monde, que plus de 3 milliards d’êtres humains vivent confinés pour éviter de le propager et que depuis quelques jours, cette pandémie prend un nouvel élan avec la multiplication exponentielle des cas avérés aux États-Unis et les premiers morts en Afrique.

Le lendemain, c’est une vidéoconférence du Conseil européen qui réunissait les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne (UE) pour déterminer comment l’Union pouvait répondre à la situation présente et à venir au-delà de ce qui a déjà été fait (suspension du pacte de stabilité, assouplissement des règles limitant les aides d’État aux entreprises, injection de liquidités par la BCE), alors que les pays européens sont durement touchés par la pandémie et que les conséquences économiques s’annoncent elles aussi dramatiques. Et malgré l’appel à l’union et à la solidarité lancé par Ursula Von der Layen le matin même devant un Parlement européen vidé par le confinement, les divisions et les égoïsmes nationaux sont apparus plus forts que jamais ce jour-là. Les pays européens s’opposant sur des questions contingentes (eurobonds et soutien financier face à la crise), alors que c’est la survie même des citoyens européens, mais aussi des valeurs qui ont fondé l’Union européenne qui sont en jeu.

Le coronavirus va entraîner indiscutablement une crise économique majeure dont les effets sur l’économie sont plus à comparer à une guerre ou une catastrophe naturelle qu’à une crise économique en tant que telle. La plupart du temps, une crise économique est causée par des facteurs endogènes au système : une bulle spéculative entraînant un krach boursier, une trop grande prise de risques des agents économiques ayant pour conséquences un endettement trop important, des réglementations inadaptées (trop lourdes ou au contraire insuffisantes) … Dans le cas d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle ou pas, c’est un événement exogène qui vient perturber l’économie. En général, cet événement ne se contente pas de ralentir la croissance, il détruit purement et simplement une partie de la richesse accumulée (idée ici de croissance négative ou décroissance). C’est donc plutôt du côté des guerres et de leurs conséquences qu’il faut aller chercher les scénarios de ce qui pourrait se passer après l’épidémie, et par voie de conséquences des politiques et remèdes qu’il faudra mettre en place pour limiter dans le temps les effets.

Deux exemples majeurs nous sont offerts par l’histoire du 20e siècle : les Première et Deuxième Guerres mondiales.

La première s’est soldée par le traité de Versailles et la revanche des États « gagnants » sur les « perdants » de ce conflit. La France et le Royaume-Uni, malgré les avertissements du Président américain Wilson et de certains témoins des négociations (Keynes par exemple), s’évertueront à faire payer l’Allemagne pour une guerre dont la responsabilité était pour le moins partagée entre les trois pays européens. Keynes en écrira « Les conséquences économiques de la Paix » en 1919, un pamphlet accusateur et longtemps censuré au Royaume-Uni. Il y regrette que l’Allemagne, qui était avant la guerre le moteur économique de l’Europe, soit ainsi mise au pilori et prédit, dès 1919, toutes les conséquences économiques qui vingt ans plus tard entraîneront la Seconde Guerre mondiale : « Le Traité ne contient aucune mesure en faveur du rétablissement économique de l’Europe – rien pour faire des empires centraux vaincus de bons voisins, rien pour stabiliser les nouveaux États européens, rien pour que la Russie revienne vers nous. Il n’encourage en aucune façon des accords de solidarité économique entre les Alliés eux-mêmes. Aucune disposition n’a été prise pour remettre de l’ordre dans les finances de la France et de l’Italie ou pour réajuster les systèmes du Vieux et du Nouveau Monde. »

À l’inverse, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, l’administration américaine fera tout pour éviter de commettre à nouveau les mêmes erreurs. Les États-Unis anticiperont, avant même la fin de la guerre, les réflexions et les négociations pour imaginer l’après. La décision de sauver l’Allemagne et le Japon et de les accompagner dans leur reconstruction ne fut pas simple. Beaucoup, même aux États-Unis, souhaitaient faire payer ces pays et l’idée du Plan Marshall et d’un soutien massif aux anciennes puissances belligérantes a été grandement aidée par le contexte et les menaces pesant sur le système capitaliste face au bloc soviétique. Pourtant, les résultats politiques et économiques d’un tel soutien ont été incontestablement positifs. Ils ont été combinés à la recomposition d’un nouvel ordre économique et monétaire international tel que décidé à Bretton Woods, et à l’essor dans la plupart des pays développés de systèmes de protection sociale (maladie, retraite, chômage) à l’image de ce qui avait été mis en place aux États-Unis dans les années 1930. Ces efforts ont également évité, dans un contexte pourtant très tendu en Europe en pleine guerre froide, tout nouveau conflit et à l’inverse, de reconstruire la prospérité au moins en Europe de l’Ouest. Ce furent les 30 glorieuses.

Quel scénario allons-nous choisir à l’issue de cette pandémie ? Toutes les possibilités sont envisageables aujourd’hui.

Les pays du G20 ont appelé jeudi dernier les organisations internationales dont l’OMS et le FMI à « aider les pays émergents et en développement » non seulement à faire face au défi sanitaire de la pandémie, mais également à ses conséquences économiques. Il est fondamental que ces mots soient suivis d’effets. Alors que le débat sur la protection sociale resurgit dans les pays « riches », il doit être élargi à tous les pays qui n’en profitent pas encore par manque de développement et de moyen. La solidarité internationale devra jouer pas tant pour faire de « bons sentiments », mais parce qu’elle est la garante d’une reconstruction efficace et utile des économies. Pour les mêmes raisons, il sera fondamental de repenser la gouvernance économique mondiale en précisant le rôle des organisations internationales et en leur donnant les moyens d’agir vite et efficacement, mais aussi en incluant à la fois les défis actuels (lutte contre le changement climatique, les inégalités, la financiarisation non contrôlée de nos économies, etc.), et tous les acteurs en présence au-delà des seuls États (sociétés civiles et ONG, entreprises et acteurs privés). 5000 milliards, c’est beaucoup, mais ce sera trop peu si ces sommes ne sont pas solidairement réparties et ne profitent pas aux plus vulnérables partout dans le monde.

Pour ce qui concerne l’Europe, le constat à l’issue du Conseil européen de vendredi est plus sévère. Certains États, au bord d’un précipice économique, souhaitaient négocier la possibilité d’émettre des eurobonds (obligations européennes qui viendraient financer les dettes publiques européennes) et étudier l’activation du Mécanisme européen de stabilité (MES, un fonds créé au pire moment de la crise de la zone euro en 2012 ayant pour mission de sauver la zone euro et qui peut accorder des prêts aux États européens ou acheter des dettes publiques auprès d’organismes financiers privés, bien évidemment sous condition). La déclaration finale à l’issue de ce Conseil ne reprend aucune de ces deux idées, les pays d’Europe du Nord se montrant très réticents à l’activation de ces mesures. L’Union survivra-t-elle à ses divisions cette fois-ci ? Rien n’est moins sûr !