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Comme c’est généralement le cas des pandémies à l’ère de la mondialisation, le coronavirus s’est déplacé sans aucune limite géographique, selon la formule désormais reprise en boucle, « il n’a pas de passeport ». Après l’Asie orientale et la province du Hubei en particulier, c’est désormais l’Europe qui est la plus touchée, le nombre de victimes en Italie ayant désormais doublé les chiffres officiels en Chine. On compte même plus de morts en Espagne que dans le pays d’où la pandémie est partie. Les courbes indiquent que l’Amérique du Nord, les États-Unis en particulier, pourrait être la prochaine région la plus touchée, avant que l’épidémie ne prenne une dimension d’ampleur en Amérique latine, en Afrique, au Moyen-Orient, ou dans le sous-continent indien, etc. C’est le monde entier qui est désormais mobilisé pour stopper l’épidémie et le confinement de plus de 2,5 milliards d’individus, une première, ne fait que l’illustrer. Les moyens manquent cependant, et l’aide internationale s’organise. Plusieurs pays européens qui ont envoyé du matériel en Chine au début de la pandémie bénéficient désormais d’une aide en retour de Pékin. L’Italie a ainsi reçu plusieurs tonnes de matériel, ainsi que des équipes médicales. Rome a par ailleurs tiré la sonnette d’alarme sur les capacités d’accueil dans les hôpitaux. D’autres pays fortement touchés, comme la France, ont reçu des stocks de masques ou de gel hydroalcoolique. Au-delà d’une solidarité bienvenue et nécessaire, il est intéressant d’étudier cette initiative dans le cadre d’une reprise en main de la mondialisation, cette dernière étant mise entre parenthèses depuis plusieurs semaines et pour une période encore indéterminée. Que signifie cette attitude de Pékin, et que traduit-elle dans le contexte que nous connaissons ?

Le repli sur soi contre la nécessité d’une gestion internationale

La logique voudrait que la gestion de la pandémie s’organise au niveau international, en renforçant l’autorité de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et en imposant des mesures identiques à l’ensemble du monde. Mais la réalité est toute autre. Chaque État met en place des mesures qui lui sont propres, souvent sans coordination avec ses voisins, y compris dans les zones les plus intégrées au monde, à l’image de l’Union européenne. Fermeture des frontières, interdictions de déplacements, confinement chez certains et pas chez d’autres, et surtout un décompte des malades qui se fait au niveau national, comme si le virus ne pouvait passer les frontières. Dans le même temps, les échanges internationaux de marchandises et les déplacements de personnes sont à l’arrêt, comme si la mondialisation marquait une pause certes appréciable d’un point de vue écologique, mais sans qu’il fût possible de déterminer pour combien de temps. Reste que les conséquences économiques en seront très lourdes et que la récession est déjà présentée comme irrémédiable dans de nombreuses régions. Après la vague du coronavirus en viendra donc une autre, celle de la crise économique.

Certains pays sont cependant plus concernés que d’autres, compte tenu de l’importance de leurs échanges extérieurs et de leur dépendance au marché mondial. La Chine, premier exportateur mondial, est en première ligne. Aussi, elle s’active à remettre progressivement en place les mécanismes de cette mondialisation, en sortant des confinements qui ont été imposés pendant plusieurs semaines pour reprendre une activité normale, et en se mettant à disposition des pays qui en ont le plus besoin. Cette attitude généreuse, qui se traduit par l’envoi de matériel et d’équipes médicales, est avant tout une nécessité pour la Chine qui ne peut assurer son développement sans cette mondialisation qu’elle porte autant qu’elle en bénéficie. Mais pour l’heure, Pékin est isolé dans ce combat, les autres grands acteurs de la mondialisation, Union européenne et Amérique du Nord en particulier, sont trop occupés à contenir la propagation du virus en interne. Et les marchés émergents, de plus en plus confrontés à l’épidémie, font également le choix du confinement. En conséquence, la Chine donne l’impression de chercher à instrumentaliser cette crise sanitaire et d’y trouver son profit. Impression excessive et inappropriée, mais qui pourrait laisser des traces.

Reste que la Chine est aujourd’hui le seul pays qui peut sauver la mondialisation, certes montrée du doigt et tenue pour responsable de nos excès, mais sans laquelle nos sociétés ne sauraient tourner. Peut-on raisonnablement envisager une démondialisation brutale une fois la crise passée ? Si des ajustements sont nécessaires et qu’il faut espérer une réflexion large sur nos erreurs, il est hautement probable que les échanges internationaux reprendront de plus belle, et une période de confinement prolongé pourrait même provoquer une crise de surconsommation… Bref, la mondialisation a encore de beaux jours devant elle, la Chine le sait, et elle s’active pour reprendre la main. Ainsi, quand la Chine apporte son aide au reste du monde, ce n’est pas pour « faire oublier sa responsabilité » (argument assez absurde qui suppose que Pékin aurait délibérément mal agi pour contenir la pandémie, ce qui est faux et déplacé compte tenu de l’impact humain et économique du coronavirus dans ce pays), mais pour lui éviter d’entrer dans une récession économique aux conséquences sociales et politiques très incertaines. Plus que quiconque, la Chine a besoin de la mondialisation, et va tout faire pour la sauver.

La Chine, « vainqueur » de la pandémie ?

Déjà les regards se portent sur l’après-coronavirus, et sur les conséquences à long terme. Conséquences économiques, comme nous l’avons mentionné, mais aussi en termes d’influence sur la scène internationale. À ce jeu, certains marquent des points, tandis que d’autres montrent leurs faiblesses. En se montrant incapables d’imposer des standards internationaux, l’OMS et derrière elle tout le système onusien se trouvent une fois de plus fragilisés, et il ne faut surtout pas s’en réjouir. À un autre niveau, mais pour des raisons similaires, l’Union européenne est un peu plus décrédibilisée, la faute à des initiatives parfois très divergentes entre ses États membres, y compris dans le « noyau dur » de l’UE. Cette crise est marquée par un retour aux politiques nationales au détriment d’une approche multilatérale de la crise. Notre capacité à aborder, dans le futur, d’autres crises (sanitaires, mais aussi environnementales, sécuritaires, etc.) de manière concertée s’en trouve profondément fragilisée.

Cette crise marque aussi des attitudes politiques très différentes, parfois même totalement opposées. On note ainsi des différences flagrantes dans les politiques de confinement, notamment entre les Pays-Bas et ses voisins. Par ses hésitations, le pouvoir britannique s’expose un peu plus à de vives critiques, et aux États-Unis, les regards se tournent vers la gestion de la crise très discutable de Donald Trump, qui ne semble plus tenir la barre dans la tempête et se heurte à la résistance de plusieurs gouverneurs, le très pro-Biden Andrew Cuomo (gouverneur de New York) en premier lieu. À l’autre bout, et après des semaines très difficiles, des pays comme le Japon et la Corée du Sud ont révélé des capacités organisationnelles qui leur ont permis de sortir partiellement de la crise, là où les plus pessimistes prévoyaient le pire. D’autres réponses apportées dans les sociétés asiatiques, de Singapour à Taiwan en passant par Hong Kong, forcent désormais l’admiration et sont même citées en exemple.

En Chine, la reprise en main d’une crise d’autant plus difficile à gérer qu’elle trouve sa source dans l’une des provinces les plus densément peuplées du pays a également pour effet de renforcer la légitimité du pouvoir central. Derrière ce succès, c’est tout un mode d’organisation, basé sur le confinement et des mesures strictement appliquées, qui bénéficie désormais d’une image très positive dans le monde, y compris dans les démocraties occidentales. Le retour à la mondialisation pour la Chine est aussi un retour à la promotion d’un soft power basé sur une politique de main tendue autant que sur l’exemple de sa gestion de la crise. Si un tel discours reste fortement critiqué dans les démocraties occidentales, il reçoit à l’inverse un écho nettement plus positif dans les sociétés en développement, où c’est bien sur la Chine que l’on compte pour relancer l’économie mondialisée. Sur le terrain de l’influence, combat ultime que se livrent les grandes puissances, Pékin et Washington en tête, la crise du coronavirus a fait taire les premiers jugements, et donne un avantage certain à la Chine.