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Un homme marchant dans Moscou, devant les figures masquées en carton de Lénine, Trump et Xi, le 24 mars 2020.
Face au coronavirus, l’Europe est en ordre dispersé, l’Amérique est frappée de plein fouet dorénavant, le Royaume-Uni obligé de suivre les mesures de confinement. Et pendant ce temps, la Chine annonce qu’elle est en train de sortir de l’épidémie. Quelle puissance va tirer son épingle du jeu dans ce contexte ? Ouest-France a interrogé François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique.

Depuis samedi dernier, 21 mars, on dénombre plus de victimes du coronavirus dans le reste du monde, qu’en Chine, où le virus est apparu et où les mesures de confinement sont peu à peu levées. Là-bas, les nouveaux cas, selon les autorités chinoises, sont importés de l’étranger. Pour autant, la bataille du coronavirus est une bataille de longue haleine. Entretien avec François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, qui analyse les problèmes de stratégie et de sécurité internationale, notamment les questions militaires et de défense.

Les chiffres que nous donne la Chine sont-ils fiables ?

Les chiffres initiaux sans doute pas, puisque, au début de l’épidémie, probablement, des tas de gens sont morts sans avoir été diagnostiqués positifs à un virus qu’on ignorait. Notamment parce que les moyens de connaissance étaient très imparfaits. En janvier et même en février, leurs tests de dépistages étaient rudimentaires, avec des résultats longs à obtenir et particulièrement peu fiables. Indépendamment du fait de savoir si les autorités locales, régionales ou nationales ont tenté ou non d’instrumentaliser les chiffres, le fait est que les chiffres ne pouvaient qu’être aléatoires.

Oui, par la suite, les chiffres semblent assez fidèles. Pour deux raisons. On est sur un sujet de très grande sensibilité, tout le monde s’y intéresse et tous les Chinois s’y intéressent, quel que soit leur rang dans la société. On a vu très vite les échanges sur les réseaux sociaux, avec le médecin martyr de Wuhan, comme les autorités chinoises ont fini par l’appeler après l’avoir condamné. Une fois la province du Hubei mis en confinement total fin janvier, le barrage par rapport au reste de la Chine a fonctionné de façon impressionnante. Officiellement, il y a moins de 120 décès sur 95 % de la population chinoise qui vit en dehors de cette province.

Quelle serait la clef du succès ?

C’est l’étanchéité. Qu’a-t-on appris très vite sur ce virus, courant février ? C’est qu’il n’est pas aéroporté et il faut vraiment entrer en contact assez étroit avec les personnes. Et lorsque notre ministre a eu cette formule maladroite, dans sa première phrase de communication dès sa nomination, à la question de savoir, va-t-on fermer la frontière avec l’Italie ? Véran répond, cela ne servirait à rien, le virus ne respecte pas les frontières. Ce n’est pas vrai. Le virus passe les frontières parce qu’il est le compagnon d’un homme ou d’une femme. Entre le confinement individuel, la distanciation physique, au niveau individuel, et les mesures de barrages à la limite des provinces ou des frontières nationales, cela marche.

Les Chinois sont très à l’offensive en matière de propagande depuis quelques semaines. Notamment en Italie, en communiquant beaucoup sur l’aide qu’ils apportent…

Oui, et c’est très intéressant. Pour les Chinois, comme cela devrait être le cas de tout le monde, ils savent que nos connaissances sont limitées. Et ils sont tiraillés entre les opportunités de propagande, et les risques inhérents à la situation. Qu’est-ce que cela donne ? D’un côté, un fil de propagande qui consiste à essayer de démontrer que ce ne sont pas eux qui sont la cause du malheur qui frappe le monde. Ils essayent de faire porter la responsabilité improbable à des militaires américains qui auraient été à Wuhan. Pour répondre à Trump, lorsqu’il parle de virus « chinois ». Mais on voit bien que l’enjeu va au-delà de ce tac-au-tac. Il est essentiel pour des Chinois de 2020 de démontrer qu’ils n’ont pas causé le malheur du monde, et ils vont fabriquer une légende du coup de poignard sanitaire, dont ils n’auraient pas été responsables.

Il y a aussi la propagande à destination de la population chinoise…

Oui, d’un autre côté, il s’agit de faire oublier la responsabilité du parti communiste chinois dans la gestion catastrophique des deux premiers mois, de fin novembre à fin janvier. Et maintenant on parle du sacrifice héroïque des « martyrs du Wuhan ». C’est le terme employé, y compris pour le fameux docteur par les autorités même qui l’ont condamné. Troisième point, et j’en viens à l’Italie, c’est de montrer au monde que la Chine a triomphé du mal, et pas ces démocraties molles et flasques, moralement décadentes. Avec ce coup de propagande d’envoi d’un avion vers l’Italie au lendemain du refus des Européens de venir au secours de Rome. Cela marche très bien.

L’épidémie est-elle vaincue en Chine ?

En réalité, on voit un gouvernement chinois immensément inquiet de ce qui pourrait l’attendre. Cela se traduit par la sortie très lente du confinement à Wuhan. Ils ont peur d’une revanche intérieure du virus. C’est toute la question de l’immunité de groupe, du « troupeau » comme on dit en anglais et en italien, qui nous est posée aussi. On ne sait pas si le virus peut faire un come-back en interne. Et la crainte du retour du virus à l’envoyeur. D’où la politique draconienne vis-à-vis de tous les passagers de tous les avions qui arrivent en Chine, et qui sont immédiatement cloîtrés dans des lieux fermés, autoritairement fermés. On n’est pas dans la quarantaine volontaire. Vous êtes bouclés dans des enceintes à vos frais. Il s’agit de vous décourager de venir. En toile de fond, de façon pour l’instant peu exprimée, il y a la crainte que l’économie chinoise ne se trouve par terre. Sans l’Europe et l’Amérique, l’économie chinoise va être frappée de plein fouet.


Depuis samedi dernier, 21 mars
, on dénombre plus de victimes du coronavirus dans le reste du monde, qu’en Chine, où le virus est apparu et où les mesures de confinement sont peu à peu levées. Là-bas, les nouveaux cas, selon les autorités chinoises, sont importés de l’étranger. Pour autant, la bataille du coronavirus est une bataille de longue haleine. Entretien avec François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, qui analyse les problèmes de stratégie et de sécurité internationale, notamment les questions militaires et de défense.

Les chiffres que nous donne la Chine sont-ils fiables ?

Les chiffres initiaux sans doute pas, puisque, au début de l’épidémie, probablement, des tas de gens sont morts sans avoir été diagnostiqués positifs à un virus qu’on ignorait. Notamment parce que les moyens de connaissance étaient très imparfaits. En janvier et même en février, leurs tests de dépistages étaient rudimentaires, avec des résultats longs à obtenir et particulièrement peu fiables. Indépendamment du fait de savoir si les autorités locales, régionales ou nationales ont tenté ou non d’instrumentaliser les chiffres, le fait est que les chiffres ne pouvaient qu’être aléatoires.

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Oui, par la suite, les chiffres semblent assez fidèles. Pour deux raisons. On est sur un sujet de très grande sensibilité, tout le monde s’y intéresse et tous les Chinois s’y intéressent, quel que soit leur rang dans la société. On a vu très vite les échanges sur les réseaux sociaux, avec le médecin martyr de Wuhan, comme les autorités chinoises ont fini par l’appeler après l’avoir condamné. Une fois la province du Hubei mis en confinement total fin janvier, le barrage par rapport au reste de la Chine a fonctionné de façon impressionnante. Officiellement, il y a moins de 120 décès sur 95 % de la population chinoise qui vit en dehors de cette province.

Quelle serait la clef du succès ?

C’est l’étanchéité. Qu’a-t-on appris très vite sur ce virus, courant février ? C’est qu’il n’est pas aéroporté et il faut vraiment entrer en contact assez étroit avec les personnes. Et lorsque notre ministre a eu cette formule maladroite, dans sa première phrase de communication dès sa nomination, à la question de savoir, va-t-on fermer la frontière avec l’Italie ? Véran répond, cela ne servirait à rien, le virus ne respecte pas les frontières. Ce n’est pas vrai. Le virus passe les frontières parce qu’il est le compagnon d’un homme ou d’une femme. Entre le confinement individuel, la distanciation physique, au niveau individuel, et les mesures de barrages à la limite des provinces ou des frontières nationales, cela marche.

Les Chinois sont très à l’offensive en matière de propagande depuis quelques semaines. Notamment en Italie, en communiquant beaucoup sur l’aide qu’ils apportent…

Oui, et c’est très intéressant. Pour les Chinois, comme cela devrait être le cas de tout le monde, ils savent que nos connaissances sont limitées. Et ils sont tiraillés entre les opportunités de propagande, et les risques inhérents à la situation. Qu’est-ce que cela donne ? D’un côté, un fil de propagande qui consiste à essayer de démontrer que ce ne sont pas eux qui sont la cause du malheur qui frappe le monde. Ils essayent de faire porter la responsabilité improbable à des militaires américains qui auraient été à Wuhan. Pour répondre à Trump, lorsqu’il parle de virus « chinois ». Mais on voit bien que l’enjeu va au-delà de ce tac-au-tac. Il est essentiel pour des Chinois de 2020 de démontrer qu’ils n’ont pas causé le malheur du monde, et ils vont fabriquer une légende du coup de poignard sanitaire, dont ils n’auraient pas été responsables.

Il y a aussi la propagande à destination de la population chinoise…

Oui, d’un autre côté, il s’agit de faire oublier la responsabilité du parti communiste chinois dans la gestion catastrophique des deux premiers mois, de fin novembre à fin janvier. Et maintenant on parle du sacrifice héroïque des « martyrs du Wuhan ». C’est le terme employé, y compris pour le fameux docteur par les autorités même qui l’ont condamné. Troisième point, et j’en viens à l’Italie, c’est de montrer au monde que la Chine a triomphé du mal, et pas ces démocraties molles et flasques, moralement décadentes. Avec ce coup de propagande d’envoi d’un avion vers l’Italie au lendemain du refus des Européens de venir au secours de Rome. Cela marche très bien.

L’épidémie est-elle vaincue en Chine ?

En réalité, on voit un gouvernement chinois immensément inquiet de ce qui pourrait l’attendre. Cela se traduit par la sortie très lente du confinement à Wuhan. Ils ont peur d’une revanche intérieure du virus. C’est toute la question de l’immunité de groupe, du « troupeau » comme on dit en anglais et en italien, qui nous est posée aussi. On ne sait pas si le virus peut faire un come-back en interne. Et la crainte du retour du virus à l’envoyeur. D’où la politique draconienne vis-à-vis de tous les passagers de tous les avions qui arrivent en Chine, et qui sont immédiatement cloîtrés dans des lieux fermés, autoritairement fermés. On n’est pas dans la quarantaine volontaire. Vous êtes bouclés dans des enceintes à vos frais. Il s’agit de vous décourager de venir. En toile de fond, de façon pour l’instant peu exprimée, il y a la crainte que l’économie chinoise ne se trouve par terre. Sans l’Europe et l’Amérique, l’économie chinoise va être frappée de plein fouet.

François Heisbourg, conseiller spécial de la Fondation pour la Recherche Stratégique. | DANIEL FOURAY / OUEST-FRANCE

Peut-on déjà savoir à qui va profiter cette pandémie en termes d’influence ?

C’est beaucoup trop tôt parce qu’on ne sait pas ce que va faire le virus. Pour l’instant, le seul stratège, c’est le virus. Il n’était pas connu il y a plus de trois mois. On ne sait pas quel type d’immunité il provoque, si elle est forte, si elle est durable. On ne sait pas s’il est saisonnier, s’il est sensible aux aléas de la météorologie. Et comme c’est un être vivant, il peut muter selon des principes darwiniens. Nous ne savons pas comment il va évoluer et pour l’instant c’est nous qui courons derrière le virus.

L’Amérique est en train de devenir le cœur de la pandémie…

Le système sanitaire américain, on le connaît, il est catastrophique. Il est dysfonctionnel, même s’il y a des points d’excellence. Aux États-Unis, on retrouve la géopolitique, il y a les élections. Et elles ne se résument pas à une campagne dans les quinze derniers jours. Est-ce que Trump va être amené à faire quelque chose de totalement sans précédent, à suggérer que le fonctionnement régulier des institutions américaines soit mis sous cloche ? Difficile à dire. De toute façon, il est vraiment trop tôt pour donner des conclusions géopolitiques, en disant que la Chine a gagné, l’Europe est par terre et l’Amérique dans le néant. Ce film vient juste de commencer. Pire, on n’en est qu’à la bande-annonce.