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IDÉE. Du fait de la récession économique causée par le confinement dans plusieurs pays, les Etats doivent intervenir pour éviter un écroulement de l’activité, selon le modèle dirigiste de la Chine. Mais, paradoxalement, si tout le monde adopte ce modèle, c’est la fin de la mondialisation qui a tant participé au succès de la Chine. Par Cedomir Nestorovic, professeur de géopolitique a l’ESSEC Asia Pacific, Singapour.

La pandémie du coronavirus pousse les dirigeants des pays occidentaux à céder aux sirènes du dirigisme et ce pour des raisons tout à fait compréhensibles. La forte dépendance de l’étranger pour les produits considérés de nécessité comme des médicaments ou matériels médicaux s’est avérée désastreuse dans la lutte contre le coronavirus. Le confinement dont on ne voit pas la fin aura pour conséquence une augmentation de faillites qui seront inéluctables à la sortie de celui-ci. Ce qui incite l’État à considérer une aide qui se chiffre en milliards.closevolume_off

Pour l’instant les Etats-Unis ont chiffré à 2.200 milliards de dollars l’aide que le pays devra accorder aux entreprises et relancer l’économie, tandis que le Japon doit mettre de côté 1.000 milliards de dollars pour les mêmes fins. Les prêts garantis par l’Etat en France se montaient à 50 milliards d’euros au 30 avril 2020. Il est à craindre que ce montant sera largement dépassé après le déconfinement lorsque toutes les demandes d’aide auront été enregistrées. Et ce ne sont pas les seules interventions décidées par l’Etat. Il peut y avoir des prises de participation dans les entreprises privées si besoin est. C’est ici que la Chine rentre en jeu.

Le modèle de l’économie semi-étatisée

Il fut un temps lorsque les pays occidentaux voyaient les entreprises d’Etat et les entreprises liées à l’Etat en Chine comme un anachronisme communiste voué à disparaître. Les reproches étaient légion pour pourfendre l’inefficacité du dirigisme a la chinoise. Ce qui n’empêchait pas les entreprises des pays occidentaux de se bousculer pour produire dans le même pays. Tant que cette dichotomie fonctionnait (critique des dirigeants mais engouement des entreprises), il n’y avait pas de problème pour la Chine. Mais maintenant que les pays occidentaux vont aider et prendre des participations dans les entreprises privées, il y aura forcément une contrepartie : le dirigisme si décrié en Chine deviendra une tentation difficile à écarter en Occident. La Chine semble donc avoir gagné car son modèle d’économie semi-étatisée deviendra un modèle pour certains pays occidentaux.

Là où la Chine pourrait perdre la guerre c’est que les pays occidentaux iront jusqu’au bout de la démarche et vont suivre l’exemple chinois dans la sauvegarde des intérêts nationaux. Les indicateurs de performance pour les entreprises où l’Etat aura pris des participations seront redéfinis et ce ne sera plus systématiquement une recherche de profit mais la sauvegarde des intérêts nationaux qui primeront. Les pays occidentaux ne voudront pas dépendre d’un pays qui pour des raisons politiques peut décider ou bien n’est pas en capacité d’approvisionner les autres pays. Il faut donc produire chez soi et cette tendance au repli initiée par les Etats-Unis depuis l’élection de Trump en 2016 ne va pas s’arrêter, quel que soit le locataire de la Maison Blanche.

L’Asie est en train de montrer l’exemple. Alors que l’Australie et la Nouvelle Zélande hésitaient entre la Chine (leur plus gros partenaire commercial) et les Etats-Unis (leur allié stratégique et militaire), les derniers jours ont montré qu’ils ont basculé du côté des Etats-Unis. Les deux voisins se sont unis pour demander une enquête indépendante en Chine sur l’origine et la gestion du coronavirus et ceci en dépit d’une menace voilée de boycott de la part de la Chine. L’Inde de son côté a durci les conditions d’acquisition des entreprises indiennes par des pays limitrophes (par pays limitrophe on vise clairement la Chine), tandis que le Japon vient de consacrer une somme de 2 milliards de dollars pour inciter les entreprises japonaises à sortir de Chine. Les pays de l’ASEAN sont en train de compter les coups pour l’instant mais si la Chine continue à avancer ses pions en Mer de Chine méridionale, le basculement ne va pas tarder.

La Chine a donc gagné en imposant son modèle étatique qui dans des circonstances exceptionnelles comme la pandémie s’est avéré plus efficace, mais c’est une victoire à la Pyrrhus car si tout le monde adopte le même modèle il n’y a plus de mondialisation, ni de croissance pour la Chine. C’est pourquoi loin de crier victoire, la Chine voudrait plus que tout que la mondialisation continue comme avant, ce qui n’est pas acquis dans les conditions actuelles.

Source La Tribune