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Au-delà des traitements liés au Covid-19, de nombreux produits sont touchés à cause de la pandémie et de la gestion opaque des chaînes d’approvisionnement.

Pénurie de masques. Pénurie de blouses. De bouteilles d’oxygène, de seringues automatiques, de sacs mortuaires. Pénurie de tout. Et maintenant de médicaments – dont on n’avait jamais imaginé manquer un jour dans le confort des pays développés.

Le 31 mars, neuf établissements hospitaliers européens, dont l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) appelaient à des mesures d’urgence pour prévenir des ruptures de stocks imminentes. Désormais, le problème dépasse non seulement les frontières, mais aussi la seule question des médicaments employés en réanimation pour les patients atteints par le Covid-19, comme les curares, les dérivés morphiniques, les sédatifs ou les antibiotiques, dont la consommation aurait été multipliée par vingt en France, selon le ministre de la santé, Olivier Véran. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Médicaments : neuf grands hôpitaux européens lancent un appel à l’aide

Devenue mondiale, l’inquiétude concerne également l’accès aux traitements dans les pays en développement et les médicaments dits « essentiels » – qui satisfont aux besoins de santé de la majorité de la population, selon la définition de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Si la plupart des raisons de cette pénurie sont directement liées à la pandémie, elles révèlent aussi l’opacité d’une industrie pharmaceutique qui a massivement délocalisé sa production en Asie, et l’impréparation de pouvoirs publics désarmés.

Quel état des lieux exact au sein de l’Union européenne (UE) ? Malgré la mise en place, le 10 mars, d’un « Groupe de pilotage exécutif de l’UE sur les pénuries de médicaments causées par des événements majeurs »dont elle fait partie, l’Agence européenne du médicament (EMA) ne semble pas en mesure de répondre à cette question. Chargé notamment de « traiter l’impact de la pandémie sur les chaînes d’approvisionnement », le groupe comprend des représentants de la Commission européenne ou encore les responsables des agences du médicament des Etats membres.

« Achats spéculatifs »

L’OMS confirme bien un problème global dû à une demande simultanée et massive de médicaments partout dans le monde.

« Nous constatons surtout des problèmes avec les anesthésiques, certains antibiotiques et des médicaments actuellement inclus dans les essais cliniques pour le Covid-19 » comme l’hydroxychloroquine ou le lopinavir/ritonavir, écritune porte-parole de l’OMS dans un courriel au Monde. Pris d’assaut, ceux-ci « ont fait l’objet d’achats panique ou d’achats spéculatifs ». Pour s’en protéger, mais cela risque d’aggraver la situation, le Royaume-Uni a interdit, le 25 mars, l’exportation de plus de 80 médicaments, malgré une réserve stratégique de produits constituée en prévision du Brexit. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus et médicaments : les « astuces » de l’AP-HP pour essayer d’économiser les stocks

Le 30 mars, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a, quant à lui, évalué à la hausse l’impact de la pandémie sur l’accès aux médicaments pour ces maladies. « L’expérience de l’épidémie d’Ebola de 2015, en Afrique de l’Ouest,

suggère que sans mesures d’atténuation, le nombre de décès supplémentaires dus à des maladies existantes, telles que le paludisme, pourrait être au moins aussi élevé que celui de l’épidémie elle-même. » L’OMS, qui assure chercher des solutions avec tous les acteurs, a créé « une plate-forme permettant aux pays vulnérables de demander de l’aide ».

Dès le 24 janvier, l’agence américaine des produits alimentaires et des médicaments (FDA) identifiait vingt médicaments – qu’elle n’a pas nommés – en risque de rupture aux Etats-Unis parce que fabriqués en Chine, alors en confinement.

Mais, fin mars, une équipe de recherche de l’université du Minnesota publiait une liste de 156 médicaments qui pourraient causer une surmortalité s’ils venaient à manquer… pendant quelques heures ou quelques jours. Parmi eux, de nombreux antibiotiques ou l’albutérol – la « ventoline » indispensable aux asthmatiques.

Dans un communiqué du Center for Infectious Disease Research and Policy (CIDRAP) qu’il dirige, Michael Osterholm, copilote du projet, explique qu’il s’est heurté à un mur quand il a cherché à retracer l’origine précise des molécules servant à fabriquer ces médicaments. « Aucun laboratoire n’a accepté de partager ces informations. Et d’ailleurs, le gouvernement américain ne les a pas non plus », regrette-t-il.

Aucune mesure contraignante ou coercitive

La transparence des fabricants est au cœur de la problématique des pénuries de médicaments. « Demander aux industriels de détailler leurs chaînes d’approvisionnement : voilà ce que pourraient faire les gouvernements, avance Andrew Hill, directeur de recherche à l’Institut de médecine translationnelle de l’université de Liverpool (Royaume-Uni), et spécialiste des traitements antirétroviraux. Et cela pourrait être fait à l’échelon européen. »

A l’instar de l’Espagne, qui, cruellement touchée par le Covid-19, a pris des mesures contraignantes vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique. Depuis le décret sur l’état d’urgence du 14 mars, le gouvernement espagnol peut mener des actions spéciales, et notamment réquisitionner ses usines. Une mesure également adoptée en Allemagne. Un texte du 23 mars oblige maintenant les industriels à livrer aux autorités des informations détaillées sur les « médicaments essentiels à la gestion de la crise sanitaire liée au Covid-19 » et à les produire. Lire aussi Coronavirus : des associations de soignants demandent, par référé, la « réquisition des moyens de production » de médicaments et matériel

Rien de tel en France. Jeudi 2 avril, le Conseil d’Etat a rejeté la requête d’une coordination d’associations de santé et de juristes sommant le gouvernement de réquisitionner des moyens de production pour fournir matériel et médicaments. Même si les réquisitions n’ont pas été exclues par le premier ministre, Edouard Philippe, aucune mesure contraignante ou coercitive ne semble être envisagée à ce jour vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique.

Mais avant d’en arriver à reprogrammer des lignes de production, en France ou ailleurs, encore faudrait-il savoir où trouver les « ingrédients » nécessaires à la fabrication des médicaments. Une question cruciale pour remédier aux pénuries.

Jusqu’aux années 1970-1980, comme les téléphones ou les cahiers réglés Séyès, la plupart des médicaments étaient fabriqués en Europe. Puis le secteur a progressivement délocalisé sa production en Inde qui a, par la suite, délocalisé une partie de sa chaîne de fabrication en Chine. Aujourd’hui, entre 60 % et 80 % des principes actifs sont fabriqués hors de l’UE, selon les Entreprises du médicament (LEEM). A cela s’est ajoutée une extrême concentration : il n’existe que deux ou trois fournisseurs dans le monde pour de nombreuses molécules. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : la France a-t-elle un « plan B » pour l’approvisionnement de ses médicaments ?

L’élaboration d’un médicament est un processus complexe qui nécessite différents types de produits. Des matières premières issues de la chimie fine servent à fabriquer le principe actif (comme par exemple le paracétamol), auquel sont ajoutés des excipients et autres produits de conditionnement, explique le pharmacologue Alain Astier (Hôpitaux universitaires Henri-Mondor). Mais rarement au même endroit. Matières premières et principes actifs sont produits en Chine puis exportés en Inde ou ailleurs, où ils sont alors transformés en médicaments. D’après des chiffres récents de l’industrie indienne, le pays importe plus de 60 % de ses principes actifs.

« Fabriquer les principes actifs prendrait des mois »

Après des semaines de confinement, la Chine a fait repartir ses usines et « la situation semble se stabiliser avec la reprise de l’activité de production », indique l’OMS.

C’est au tour de l’Inde, plus gros fournisseur au monde de médicaments génériques, de susciter l’inquiétude. Le 4 mars, pour la première fois de son histoire, le pays a décidé de bloquer l’exportation de vingt-six principes actifs comme le paracétamol ou des antibiotiques.Est-ce à propos de ce sujet sensible que le président Emmanuel Macron et le premier ministre indien Narendra Modi se sont entretenus le 31 mars ? Peu de détails ont filtré sur cette conversation téléphonique, sinon que M. Macron a « accueilli chaleureusement la suggestion du premier ministre sur la pratique du yoga comme moyen d’assurer le bien-être mental et physique des personnes confinées chez elles par la pandémie », selon le communiqué du gouvernement indien.

« Fabriquer les principes actifs en soi prendrait des mois », explique Andrew Hill. Une autre option, plus réaliste, consisterait à se les procurer directement et à formuler le produit final sur des lignes de production en Europe. Un processus qui prendrait, selon lui, entre deux et trois mois. « Nous avons perdu les infrastructures, mais pas la connaissance », dit-il avec malice. Excepté celle de la provenance exacte des principes actifs, donc, détenue par les seuls laboratoires. « Les industriels de la pharmacie délocalisent massivement depuis vingt ans. Ce sont eux les responsables de cette situation, s’indigne le pharmacologue Alain Astier. Et les pouvoirs publics n’ont pas eu de réflexion sur le sujet, ou alors les réflexions n’ont pas mené là où elles devaient mener. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : masques, surblouses… Du matériel manque toujours dans les hôpitaux

En France, ces précieuses informations sont censées se trouver dans des documents appelés « plans de gestion des pénuries » (PGP). Instaurés par la loi de santé de 2016 pour remédier à des pénuries de plus en plus fréquentes hors temps pandémiques (plus de 800 en 2018 selon l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), les PGP doivent être rédigés par les industriels pour chaque médicament d’intérêt thérapeutique majeur qu’ils commercialisent. Un PGP « contient de nombreuses informations très utiles en cas d’alerte pénurie, notamment une revue hebdomadaire des stocks et une analyse des risques liés à la production », indique le LEEM dans un document sur le sujet.

Ces PGP ont-ils été effectivement rédigés ? Et s’ils existent, pourquoi les informations qu’ils contiennent n’ont-elles pas déjà été exploitées ? Ni le ministère de la santé ni l’ANSM n’ont répondu jusqu’ici aux questions du Monde.

« Nous ne disposons pas, en ce moment, des ressources internes nécessaires pour répondre à vos questions », a écrit, pour sa part, la responsable de la communication du LEEM, qui promet des réponses « lorsque cette crise sera derrière nous ».

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Source Lemonde .fr