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La France accueillera des médecins cubains dans ses départements d’outre-mer, en dépit de leurs conditions de travail de « semi-esclavage ».
Par Claire Meynial

C’est donc décidé, la France recevra l’aide de médecins cubains dans ses départements d’outre-mer. Pour Cuba, c’est une incroyable victoire géopolitique. L’amendement de Catherine Conconne, sénatrice de la Martinique, est passé par décret. « Il a été pris principalement pour renforcer nos CHU, s’est-elle réjouie. Il nous manque certaines spécialités médicales, et nous avons du mal à faire venir des médecins d’Europe. Cet amendement nous permet d’aller puiser dans nos ressources fraternelles cubaines. Donc, pour moi, c’est une victoire, une grande joie. Que ce décret arrive en pleine crise du coronavirus, c’est très bien. » La demande venue des départements d’outre-mer existait depuis longtemps. Fin février 2019, Agnès Buzyn, en visite en Guyane, avait cependant posé comme condition que le « niveau de compétences » des médecins cubains soit vérifié.

L’amendement portant sur les praticiens à diplôme hors Union européenne avait finalement été adopté en juin 2019. Il précise que « les directeurs généraux des agences régionales de santé de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et le représentant de l’État à Saint-Pierre-et-Miquelon peuvent autoriser un médecin, un chirurgien-dentiste ou une sage-femme » d’autres pays à exercer.

Récemment, selon Le Figaro, une vingtaine de députés, appartenant pour la plupart au groupe d’amitié France-Cuba, avaient demandé à Édouard Philippe de solliciter « l’aide médicale » de l’île. La France sera donc le treizième pays à faire appel aux médecins cubains pour faire face à la pandémie.

Récemment, selon Le Figaro, une vingtaine de députés, appartenant pour la plupart au groupe d’amitié France-Cuba, avaient demandé à Édouard Philippe de solliciter « l’aide médicale » de l’île. La France sera donc le treizième pays à faire appel aux médecins cubains pour faire face à la pandémie.

Pour l’instant, Cuba a envoyé 508 médecins et infirmiers à l’étranger, en Italie et dans onze pays d’Amérique latine (dont le Venezuela, le Nicaragua et Haïti, trois pays traditionnellement alliés, notamment dans l’accord PetroCaribe qui prévoyait l’envoi de pétrole vénézuélien à des prix préférentiels, voire gratuitement). Avant la France, Andorre était le dernier pays à avoir sollicité l’aide de Cuba. La principauté, située entre deux des pays européens les plus touchés par la pandémie, la France et l’Espagne, comptait 267 cas, dont trois décès, sur 70 000 habitants.

« Ils vont remplir une mission à un endroit où il y en a besoin, c’est une décision personnelle et volontaire », a assuré à l’AFP le docteur Jorge Delgado, directeur des services de collaboration médicale cubaine. « Cuba a tendu la main de nombreuses fois, mais jamais autant en si peu de temps », a tweeté José Angel Portal, ministre de la Santé.

Lire aussi « Moi, Dolores, médecin cubain en mission… »

La réalité est plus complexe. En 2018, l’exportation de services médicaux a rapporté quelque 6,3 milliards de dollars à Cuba, loin devant le tourisme, quelque 3 milliards de dollars. Mais l’an dernier, une ONG, Prisoners Defenders, a dénoncé les conditions de travail des médecins et déposé une plainte à la Cour pénale internationale contre Cuba pour « esclavage ».

En janvier 2020, un rapport spécial de l’ONU sur les nouvelles formes d’esclavage s’inquiétait : « Les conditions de travail décrites pourraient être vues comme du travail forcé, selon les indicateurs établis par l’Organisation internationale du travail. » Ce n’est pas tout : de nombreux médecins ont témoigné de pressions du gouvernement cubain pour gonfler le nombre de patients vus et de traitements prodigués.

Ce programme, qui concernait 29 000 médecins dans 59 pays, a été interrompu ces dernières années par plusieurs pays, à mesure que les gouvernements alliés, de la gauche dite « bolivarienne », tombaient en Amérique latine. C’était le cas au Brésil, au moment de l’arrivée au pouvoir de Jaïr Bolsonaro en novembre 2018 (8 300 médecins, dont 1 800 ont choisi de ne pas rentrer à Cuba) et un an plus tard, en Équateur, où ils étaient 400, après l’élection du président Lenin Moreno.

En Bolivie, selon le gouvernement ultraconservateur de Janine Añez, parmi les 725 médecins, seuls 205 l’étaient réellement. Soupçonnés de fomenter les manifestations violentes en faveur du retour d’Evo Morales en novembre 2019, ils ont également été expulsés. Si l’on considère que, sur les 4 276,25 dollars mensuels payés par le gouvernement brésilien à Cuba par praticien, seuls 440 dollars nets (dont une partie gelée sur un compte cubain) étaient réellement versés au médecin, on comprend l’énorme marge réalisée par le gouvernement, et l’énorme manque à gagner que représentent pour lui les suspensions de ces contrats. Le coronavirus est une occasion inespérée d’en renouer de nouveaux.

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Le Bureau de la démocratie, des droits humains et du travail du Département d’État américain a exprimé sa désapprobation. « Les pays demandant l’aide de Cuba pour le Covid-19 devraient scruter ces accords et mettre fin aux conditions de travail abusives », a-t-il tweeté. L’île a immédiatement réagi, dénonçant une « campagne de discrédit et de mensonges » des États-Unis, dont elle demande la levée des sanctions en cette période de crise. Cuba elle-même, selon les chiffres officiels, aurait enregistré 119 cas, dont 3 décès.

L’île faisait déjà face à une grave pénurie étant donné la crise économique gigantesque traversée par le Venezuela, qui n’est plus en mesure de lui fournir autant de pétrole. Avec le coronavirus, elle s’est aussi fermée au tourisme. Le système médical sur place s’est gravement détérioré, en dépit de ce que Yoani Sanchez, écrivaine opposante, appelle le « mythe international » dans un article écrit pour le site de la Deutsche Welle paru le 31 mars.

Outre le « semi-esclavage », elle rappelle le caractère éminemment idéologique de ces missions et les risques courus par ceux qui en profiteraient pour s’échapper : « Il suffit qu’un de ces médecins ne rentre pas d’une mission et il ne pourra plus rentrer sur l’île pour voir sa famille pendant huit ans et, de plus, il perdra le salaire en monnaie nationale qu’il avait accumulé sur son compte bancaire cubain. »

La plupart des médecins gagnent à peine une cinquantaine de dollars par mois à Cuba, et beaucoup, plongés dans la misère, acceptent les missions par nécessité. Reste à savoir dans quelles conditions ils exerceront en France, et si leurs compétences seront vérifiées.

Source Lepoint