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En faisant des allers-retours entre Washington et Jérusalem, Yaakov Katz livre un récit palpitant des débats qui ont conduit l’armée israélienne à détruire un réacteur nucléaire construit en secret par le régime syrien. Yaakov Katz, Shadow Strike : Inside Israel’s Secret Mission to Eliminate Syrian Nuclear Power, New York, St. Martin’s Press, 2019, 320 p.

LE 7 septembre 2007, l’agence de presse syrienne SANA publiait une dépêche stipulant que, la nuit précédente, la défense syrienne avait repoussé une tentative d’incursion de l’aviation israélienne. L’agence Reuters précisait qu’il s’agissait probablement d’une mission de reconnaissance. Les autorités israéliennes se refusaient quant à elles à tout commentaire. Seule une poignée d’acteurs politiques et militaires en Israël, aux États-Unis et en Syrie connaissaient la vérité : l’armée de l’air israélienne avait mené un raid dans le désert syrien afin de détruire un réacteur nucléaire qui devait servir à doter le régime de Bachar Al-Assad de l’arme atomique. Plus de dix ans après les faits, l’ouvrage du journaliste israélo-américain Yaakov Katz, intitulé Shadow Strike (New York, St. Martin’s Press), relate en détails les quelques mois qui séparent la découverte de ce projet de sa destruction.

Un livre sur la prise de décision

Si l’auteur est un spécialiste des questions militaires, et plus spécifiquement de Tsahal, il ne se concentre pas sur les détails du raid [1] en lui-même mais sur les différentes options envisagées, aux échelons politique comme militaire, et au choix de confier la destruction du site à l’aviation israélienne. La principale problématique des autorités israéliennes n’est alors pas de savoir si Tsahal est capable de détruire le réacteur mais d’être en mesure de le faire sans provoquer de guerre avec la Syrie. En mars 2007, au moment où le renseignement israélien met la main sur des preuves de l’existence d’un réacteur nucléaire en Syrie – le chapitre consacré au vol de données d’un ingénieur syrien à Vienne se lit comme un roman d’espionnage – Tsahal est en pleine reconstruction à l’issue d’un conflit intense mené au Liban au cours de l’été 2006 contre l’organisation Hezbollah. En Israël et à l’étranger, cette guerre est perçue comme révélatrice de profondes lacunes de l’appareil de défense israélien. Elle joue un rôle majeur dans les débats qui se nouent entre le gouvernement israélien, le Mossad (agence de renseignement extérieur), l’Aman (agence de renseignement militaire) et l’armée du pays. Si l’ensemble s’accorde sur la menace vitale qu’une Syrie dotée de l’arme nucléaire représenterait, la destruction du réacteur par les forces israéliennes ne va pas de soi.

La prouesse de Yaakov Katz réside dans le fait d’expliquer au lecteur les cartes avec lesquelles chaque organisation, et même chaque individu, joue la partie.

Comprendre le raisonnement de chaque acteur

La prouesse de Yaakov Katz réside dans le fait d’expliquer au lecteur les cartes avec lesquelles chaque organisation, et même chaque individu, joue la partie. Au moyen de nombreux retours dans le passé, l’auteur nous permet de cerner la position des principaux décideurs, en Israël mais aussi aux États-Unis. Une précédente opération occupe une place prépondérante : en 1981, l’aviation israélienne conduisait un raid audacieux au cœur de l’Irak de Saddam Hussein afin de détruire le réacteur d’Osirak. Plus risquée – les chefs militaires prévoient alors la perte de deux appareils mais tous parviennent à revenir en Israël – cette mission est perçue comme l’illustration de la doctrine Begin [2] de frappe préventive. C’est à cette dernière que les dirigeants israéliens se réfèrent pour aborder la question du programme nucléaire syrien, en particulier le général Amos Yadlin, qui dirige l’Aman en 2007, et qui fut l’un des pilotes engagé en Irak en 1981. La personnalité du Premier ministre israélien Ehud Olmert, les débats houleux au sein de son cabinet (notamment avec Ehud Barak, ancien Premier ministre et à l’époque ministre de la Défense), les échanges entre les chefs du Mossad et de la CIA, de même que les relations difficiles entre la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice et l’administration israélienne : rien ne semble échapper à l’analyse de Yaakov Katz, qui a bénéficié de nombreux entretiens avec les principaux protagonistes.

La réaction israélienne illustre également, s’il en était besoin, leur méfiance vis-à-vis de l’action diplomatique lorsqu’il s’agit de leur sécurité.

Une frappe américaine, la piste dans un premier temps privilégiée par les Israéliens

À peine les preuves irréfutables collectées, les Israéliens mettent en place un canal de discussion avec Washington. En révélant une information cruciale à côté de laquelle les agences américaines sont passées, les Israéliens pensent être en position de force. Le Mossad apporte de surcroît la preuve de l’implication de la Corée du Nord dans ce programme. Leur espoir réside alors dans le fait que le président américain George W. Bush endosse la responsabilité de la destruction du réacteur, au nom de la lutte contre la prolifération, afin d’envoyer un message fort à l’ensemble des États qui souhaiteraient s’engager dans un programme nucléaire ou aider un allié à le faire. Mais les agences de renseignement et les armées américaines sont alors marquées par le fiasco des prétendues armes de destruction massives de Saddam Hussein, à l’origine de l’intervention en Irak en 2003. L’administration américaine refuse de s’engager dans une opération qui pourrait conduire à un autre conflit au Moyen-Orient.

Leur proposition de porter le cas à l’ONU et de passer par l’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique) va à l’encontre de la doctrine israélienne de frappe préventive, pour laquelle il est primordial que Bachar Al-Assad ne se sache pas découvert. La réaction israélienne illustre également, s’il en était besoin, leur méfiance vis-à-vis de l’action diplomatique lorsqu’il s’agit de leur sécurité. À ce sujet, les comparaisons que dresse l’auteur avec la problématique du programme nucléaire iranien sont particulièrement intéressantes, surtout pour les grandes différences qu’il présente vis-à-vis du cas syrien.

Offrir à Bachar Al-Assad la possibilité de nier

En 2007, la stratégie israélienne repose doublement sur le secret : pour surprendre les forces syriennes mais aussi pour que Bachar Al-Assad ne soit pas contraint de conduire des représailles. Les décideurs israéliens choisissent en effet d’offrir au président syrien ce que Yaakov Katz appelle une « deniability zone » : en ne revendiquant pas la frappe, ils pensent que ce dernier pourrait choisir de faire comme si rien ne s’était passé, ce qui lui permettrait de ne pas révéler aux yeux du monde, ainsi qu’à sa propre population, l’existence du programme.

Si la suite semble avoir donné raison aux dirigeants israéliens, il est évident que d’autres facteurs ayant conduit Bachar Al-Assad à ne pas répliquer échappent à l’analyse de Yaakov Katz – les débats au sein de l’appareil syrien restent bien entendu inaccessibles. Mais la force de l’ouvrage est avant tout de parvenir à nous faire entrer dans la tête des dirigeants israéliens, en nous donnant accès à l’information dont eux-mêmes disposaient pour faire leur choix.

Par : Ivan Sand est actuellement en doctorat de géographie à l’université Paris-Sorbonne sous la direction du Professeur Philippe Boulanger. Il travaille sur la projection aérienne des armées françaises dans le monde. Il est également chargé d’études au Centre des études, du rayonnement et des partenariats de l’armée de l’air (CERPA), à l’Ecole Militaire, où il dirige la section rédaction.

Source Diploweb