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Une décharge plastique proche de Kuala Lumpur (Malaisie).

Les pays industrialisés d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie orientale ne pourront plus envoyer leurs déchets plastiques non recyclables vers des pays signataires de la Convention de Bâle et non-membre de l’OCDE. C’est en substance la principale conséquence de l’inclusion des déchets plastiques dans le champ d’application de la Convention de Bâle à l’initiative de la Norvège et à l’occasion d’une conférence sur les déchets dangereux organisée à Genève du 29 avril au 10 mai 2019.

            Comme nous le verrons en détail par la suite, cette décision est le fruit d’un processus relativement court qui a commencé avec le refus de la République Populaire de Chine de continuer à accueillir en masse les déchets plastiques venant d’un peu partout dans le monde (I). Par la suite, les activités de recyclage et de traitement des déchets plastiques se sont naturellement reportées vers l’Asie du Sud Est, la plupart du temps sous la direction d’entreprises chinoises délocalisant leurs activités. Evidemment, les conditions sociales et environnementales dans lesquelles opèrent les « professionnels » du secteur ont très vite provoqué le mécontentement des populations locales et de la société civile des pays concernés. Les remous sociaux furent et sont d’ailleurs tellement intenses que les gouvernements de la région y ont très vite réagi (II).

I)Au début de la crise : l’opération « Epée nationale de la Chine »

                En juillet 2017, Pékin notifie à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qu’à compter du 1er janvier suivant la Chine réduirait drastiquement ses importations de 24 types déchets solides dangereux (comprenant certaines catégories de papier et de textile, mais surtout de plastique) à des fins de recyclage pour « la protection de la Chine, de son environnement et de ses citoyens » : c’est l’opération « Epée nationale de la Chine »[1].

                L’effet est immédiat : de 600 000 tonnes de déchets plastiques importées par mois en 2016, la Chine ne reçoit plus que 30 000 tonnes par mois depuis 2018. « Ça a été comme un tremblement de terre », explique à l’AFP Arnaud Brunet, directeur du Bureau international du recyclage (BIR), basé à Bruxelles. « La Chine était le premier marché des déchets recyclables ». Et sa fermeture a « créé un choc sur toute la planète »[2].

Carte des importations de déchets plastiques par la Chine avant le 1er janvier 2018. © Amy L. Brooks et al., Science Advances

Diverses motivations ont conduit à cette prise de position. Il convient d’abord de préciser qu’elle doit être d’emblée liée à un faisceau d’autres mesures allant dans le même sens. En effet, le gouvernement chinois avait agit dans le secteur de l’énergie en réduisant la part du charbon et en privilégiant les énergies renouvelables (même s’il ne faudra pas longtemps pour le voir revenir sur sa décision malgré des progrès notables[3])  ; dans l’automobile en passant à l’électrique à marche forcée[4] ; dans l’extraction minière en fermant quelques 6000 sites non conformes aux normes[5] ; on a même pu voir plusieurs contingents de l’armée chinoise être mobilisés pour des activités de reboisement[6]. Terminées donc les 10 000 usines de recyclage employant 300 000personnes dans des conditions de travail déplorables[7] (rapportées par le très bon documentaire « Plastic China » du réalisateur Wang Jiuliang[8]), elles seront fermées sans préavis et dans un climat de coercition autoritaire caractéristique de la Chine Populaire.

              Pour autant, améliorer ses performances environnementales et son image par le biais écologique n’est pas le seul objectif de Pékin. Il parait effectivement clair que cette décision est un coup de pouce à la filière recyclage chinoise afin qu’elle monte en gamme, d’une part parce que la gloutonnerie chinoise en termes de matières premières lui interdirait de se priver d’une telle source de plastique et, d’autre part, pour la bonne et simple raison que certains des principaux acteurs du secteur sont des proches du Parti Communiste Chinois[9]. On ajoutera, au surplus, que de nombreuses entreprises touchées ont simplement délocalisé leurs activités vers d’autres pays. Enfin, pour Thibaut Petithuguenin, directeur de la communication du groupe Paprec (3ème groupe de recyclage en France), ce changement drastique de l’exigence sur le marché chinois est un instrument de pression visant en fait à améliorer la qualité des déchets y accédant afin de faciliter le recyclage et donc d’augmenter les profits[10], l’étape la plus problématique dans cette branche d’activité étant bien souvent le tri des déchets en fonction de leur nature ou de leur propreté (voir paragraphe IV).

                Tu déduiras donc, lecteur attentif, que ce sont les activités à faible valeur ajoutée et peu rentable qui furent transférées de la Chine vers les pays d’Asie du Sud Est.

II) Report des flux vers l’Asie du Sud-Est et premières réactions 

                Si les importations de plastique se sont ensuite redistribuées en direction de tous les pays du sud-est asiatique, 3 pays furent particulièrement concernés : la Thaïlande, l’Indonésie et la Malaisie.

               Evidemment, ces importations de déchets plastiques pour traitement  ne sont pas nouvelles dans ces trois pays mais leur ampleur les a tout de même durement impactés, à la fois en abimant les paysages terrestres et marins mais également en affectant directement la vie des populations.

             En effet, les méthodes de traitement (si traitement il existe, la majorité des déchets devant être au final enterré) sont pour le moins problématiques.

                   Il convient ici de préciser que le paragraphe suivant tentera de décrire le cycle du traitement de ces déchets de manière général en se basant sur le rapport présenté par l’ONG GAIA (Global Alliance for Incinerator Alternatives, Alliance mondiale pour une alternative aux incinérateurs) ne comprenant que les 3 pays les plus durement impactés par la crise (ce rapport peut être consulté en ligne sur le site suivant : https://wastetradestories.org/). Il va de soit que des différences existent d’un pays à un autre et que, par conséquent, le but poursuivi ici est moins d’être exhaustif que de mettre en lumière une série de problématiques partagées par l’ensemble des pays d’Asie du Sud-Est face à cette crise du plastique.

                La plupart du temps, les déchets (plastique ou papier/carton en majorité) sont importés par des « professionnels » du recyclage (le rapport précise qu’en Malaisie sur quelques 200 centres, 139 n’étaient pas conformes à la réglementation environnementale du pays en février 2019[11]) qui emploient les communautés paysannes proches afin de faire le tri et de tirer des immondices les derniers éléments pouvant faire l’objet d’une transaction marchande après raffinement. Précisons ici que ces importations peuvent être libellées comme recyclables, alors que dans les faits ce n’est pas le cas. A des fins de production énergétique, certaines ordures peuvent être « valorisées » en servant de combustible dans les incinérateurs.

                Déjà dans le circuit de l’économie « grise », les déchets vont en général  faire la fortune des mafias locales, qui, contre rétribution et à la manière de la Camorra napolitaine[12], s’occupent de la dernière étape en enfouissant ou en jetant dans toutes les formes de cavités possibles  les tonnes de déchets restantes.

En plus de la pression et des menaces des hommes de main du milieu, les locaux doivent également subir la pollution extrême provenant soit des décharges, soit des incinérateurs. Si ce sujet précis sera traité dans le cadre du paragraphe IV concernant le marché mondial du recyclage du plastique, on peut néanmoins préciser ici que les fumées issues de la combustion provoquent des problèmes respiratoires chroniques et des pluies acides chargées en métaux lourds, tandis que la désagrégation, certes lente, des dépôts d’ordures libère divers perturbateurs endocriniens. Ces micro-éléments passent ensuite dans l’écosystème, contaminant donc végétaux et animaux puis enfin les êtres humains, provoquant cancers, perturbations hormonales et dysfonctionnements nerveux[13]. Autant d’éléments provoquant la fureur des populations exposées qui en tiennent pour responsable leurs représentants locaux et gouvernementaux, devant réagir vite à cette crise. Dans ces cas les ONG « vertes » servent à fournir informations et analyses scientifiques à la fois pour permettre de régler le problème mais aussi pour interpeller le public et la communauté internationale.

         C’est ainsi que les sociétés civiles malaisiennes et indonésiennes furent les principales influences de l’amendement norvégien à la Convention de Bâle. Parmi les militants présents à Genève lors de la conférence pour soutenir la proposition, on trouvait notamment Prigi Arisandi, de l’association indonésienne Ecoton, et Mageswari Sangaralingam, de la branche malaisienne de Friends of Earth (Sahabat Alam Malaysia) et représentant également Gaia[14]. C’est également sous leur impulsion que fut lancée une pétition en ligne ayant recueilli plus d’un million de signatures[15].

                  Ce ne furent néanmoins pas les seuls coups d’éclat régionaux en la matière. Le 15 mai dernier, le sulfureux président philippin Rodrigo Duterte fit rappeler son ambassadeur au Canada  après avoir promis une « guerre du plastique » au premier ministre canadien Justin Trudeau. Ces événements eurent lieu alors qu’un ultimatum lancé par Manille à Ottawa arrivait à échéance : dans les 5 ans à compter de 2013, le Canada se devait de récupérer une centaine de containers envoyés par l’entreprise Bolloré Logistics censés contenir des déchets plastiques recyclables (alors que pour la grande majorité d’entre eux, ce n’était pas le cas) sous peine de subir des mesures de rétorsions. Le président philippin avait même menacé de répandre ces ordures dans les eaux territoriales canadiennes[16]. Bien qu’ayant tenté de résoudre la crise en obligeant les entreprises canadiennes à stopper l’envoi de  déchets plastiques vers l’Asie du Sud Est sous peine d’amendes en 2016, le gouvernement canadien ne trouva aucune issue à ce problème[17]. Il finira néanmoins par accepter le retour des containers  le 23 mai 2019[18]. Cette crise diplomatique fut l’occasion pour de nombreuses ONG et représentants de communautés locales de se manifester et de réclamer la ratification de l’amendement norvégien à la Convention de Bâles, ce à quoi le gouvernement n’était pas hostile a apriori. Reynaldo San Juan, directeur exécutif de l’ONG Ban Toxics, déplore cependant que le cas canadien ne soit qu’une goutte d’eau dans la mer en rappelant que 1400 tonnes de déchets plastiques non recyclables avaient déjà été renvoyées en Corée du Sud fin 2018.