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Un mois après le désaccord entre la Russie et l’Arabie saoudite, qui avait provoqué une chute historique du prix du baril de brut, les pays membres de l’OPEP+ se sont engagés à baisser leur production de pétrole. Alors que la demande et la consommation pétrolière périclitent depuis le début de l’année 2020, notamment en raison de la crise du coronavirus, cette annonce relance l’espoir d’une remontée des prix, mais de nombreuses incertitudes demeurent.

Après le désaccord entre la Russie et l’Arabie saoudite du 6 mars 2020, comment expliquer le changement de cap des pays membres de l’OPEP+ réfractaires à la baisse de production de pétrole ?

Pour rappel, les désaccords n’avaient pas eu lieu au sein de l’OPEP, mais au sein de l’OPEP+. L’OPEP+ – groupe informel créé fin 2016 à Vienne  – réunit les 13 pays membres de l’OPEP[1] et  la Russie, le Mexique, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, la Malaisie, Oman, le Soudan et le Soudan du Sud. Les pays membres de l’OPEP s’était mis d’accord sur une réduction de la production de pétrole, mais la Russie a refusé cette réduction le 6 mars dernier lors du sommet de l’OPEP+ à Vienne. Par la suite, les 9 et 12 avril, se sont tenues deux nouvelles réunions (virtuelles) de l’OPEP+ qui ont permis de déboucher sur un accord.

Entre le 6 mars et la fin mars, la situation s’est considérablement dégradée, notamment en raison de la forte chute de la demande pétrolière mondiale et de celle des prix. Le prix du pétrole Brent, produit en mer du Nord, a baissé des deux tiers entre le 6 janvier et la fin mars. La consommation mondiale de pétrole devrait chuter en 2020 pour la première fois depuis 2009, en particulier au premier semestre. C’est au cours du deuxième trimestre – la période actuelle – que la baisse de la demande sera la plus importante. Il s’agit d’une situation sans précédent. Sans accord comme celui obtenu en avril, les prix auraient pu chuter encore plus. Le Brent est tombé à 22-23 dollars le baril à la fin mars, pour remonter à 28-29 dollars actuellement (le 16 avril). Une nouvelle chute des prix du pétrole par rapport au niveau actuel déjà très bas, même bien en deçà de 20 dollars, était très probable sans cet accord. Ce sont ces éléments qui ont poussé les pays producteurs à revenir sur l’échec du 6 mars et à se réunir à nouveau pour conclure un accord sur la réduction de la production.

En quoi consiste cet accord ? Quel est son objectif ?

Le premier objectif de cet accord est de contribuer à stabiliser le marché pétrolier mondial en réduisant l’excédent de l’offre par rapport à la demande. Nous assistons, en effet, à une forte réduction de la consommation pétrolière mondiale, liée aux mesures de confinement, aux restrictions des déplacements et à l’arrêt de l’activité de nombreuses entreprises. Ce n’était pas le cas lors des précédentes chutes du cours du pétrole entre 2014 et 2016 et en 2008, au moment de la crise économique et financière. L’ampleur de cette baisse de la demande dans le cadre de la pandémie de coronavirus est inédite. Or, lorsque la demande s’effondre et que la production continue au même niveau, on se retrouve avec un excédent massif de l’offre qui fait chuter les prix. La seule façon, pour les producteurs, de limiter les dégâts est de réduire leur production pour tenter de retrouver un certain niveau d’équilibre sur le marché.

Le deuxième objectif de cet accord est de freiner l’effondrement des prix du pétrole avant, à terme, de permettre une remontée de ceux-ci.

L’accord est d’une ampleur sans précédent à l’image de la crise que traverse le monde pétrolier. À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Jamais l’OPEP – ni l’OPEP+ -dans son histoire n’avait envisagé, et encore moins décidé, de baisses de production de cette ampleur. Durant les mois de mai et juin 2020, la production pétrolière des 23 pays membres de l’OPEP+ devrait être, dans le cadre de l’accord, réduite de 9,7 millions de barils par jour. Il faut garder à l’esprit qu’en 2019 la production pétrolière mondiale était de 100 millions de barils par jour. Ainsi, si l’accord est bien respecté, la production mondiale serait réduite de 10 % par rapport à 2019.

Ensuite, à partir du 1er juillet 2020 et jusqu’à la fin de l’année, la réduction de production serait de 7,7 millions de barils par jour, soit moins qu’en mai et juin. L’OPEP+ fait l’hypothèse que la situation économique mondiale s’améliorera au deuxième semestre. Puis, à compter du 1er janvier 2021 et jusqu’au 30 avril 2022, la réduction de la production de pétrole de l’OPEP+ serait de 5,8 millions de barils par jour. Il s’agit donc d’un accord sur deux ans, une durée totalement inédite pour l’OPEP ou l’OPEP+. L’Arabie saoudite et la Russie devraient supporter les plus fortes réductions de production, 2,5 millions de barils par jour en moins sur mai et juin 2020 pour chacun de ces pays, soit plus de la moitié de l’effort de réduction global.

Les pays exportateurs de pétrole qui ne sont pas membres de l’OPEP+, tels que les États-Unis et le Canada, vont-ils s’aligner sur ces décisions ? Quelles seront les conséquences d’un tel accord sur l’économie mondiale, fragilisée par la crise de Covid-19 ?

Lorsque l’OPEP+ a conclu l’accord, elle a lancé un appel aux autres pays producteurs de pétrole en leur demandant de suivre son exemple et de réduire, eux aussi, leur production pour un total de 5 millions de barils par jour, afin de contribuer au rééquilibrage du marché mondial. Si on arrivait à ce résultat, cela signifierait une baisse de près de 15 millions de barils par jour de la production pétrolière mondiale sur mai-juin. Mais, pour le moment, alors que l’OPEP+ a pris une décision en annonçant des dates et des chiffres précis, nous sommes dans l’attente des réponses des autres pays. Des pays africains, membres de l’Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO), ont approuvé cet accord en annonçant leur volonté de prendre des mesures allant dans le même sens. On attend donc, de la part de ces pays, des décisions concrètes, prises au niveau national, avec des engagements sur des périodes et des chiffres précis.

Il faudra également rester attentif aux décisions de pays comme la Norvège, le Royaume-Uni, le Canada, le Brésil, l’Argentine. Il se peut que ce ne soit pas forcément une décision nationale, mais à un échelon inférieur. Prenons l’exemple du Canada : y aura-t-il une décision de la part du gouvernement canadien, ou bien de l’industrie pétrolière du Canada, ou encore de la province de l’Alberta, qui est la plus importante province en termes de réserves et de production de pétrole dans ce pays ?

Vu de Washington, il n’y aura pas, sauf surprise extraordinaire, de décision au niveau fédéral. Le président Donald Trump et son administration ainsi que le département de l’Énergie des États-Unis n’exigeront certainement pas des compagnies pétrolières américaines qu’elles réduisent leur production. L’administration fédérale n’a d’ailleurs pas de moyen juridique pour forcer les compagnies à produire moins. Mais, même sans décision politique délibérée, la production pétrolière américaine va baisser en 2020. En effet, les compagnies pétrolières américaines sont des compagnies privées, visant avant tout la rentabilité. Avec des prix du pétrole tombés à des niveaux très bas depuis le début de l’année, dans certains cas, il n’est plus rentable de produire. De nombreuses compagnies américaines ont déjà commencé à réduire fortement leur activité de forage et plusieurs devront fermer temporairement des puits, faisant baisser la production pétrolière américaine. Ainsi, en 2020, les États-Unis vont apporter leur contribution à l’effort d’autres producteurs, non pas parce que Donald Trump l’aura décidé, mais parce qu’une partie des opérations des compagnies pétrolières ne sera plus rentable.

En ce qui concerne les conséquences, il y a énormément d’incertitudes pour 2020. La crise pétrolière découle d’une crise économique, elle-même faisant suite à la crise sanitaire. Ainsi, les questions concernant le pétrole sont directement liées aux enjeux globaux : que va-t-il se passer pour l’économie mondiale ? Quand va-t-elle redémarrer ? Le Fonds Monétaire International prévoit une récession mondiale de 3 % en 2020. Mais, s’il y a une récession sur l’ensemble de l’année, la reprise aura-t-elle lieu au troisième trimestre ? Au quatrième ? Quelle sera l’ampleur de cette reprise ? Il est donc très difficile d’être précis quant aux conséquences de cet accord sur les prix du pétrole, le secteur pétrolier et énergétique et l’industrie pétrolière mondiale d’ici à la fin 2020.

On peut cependant identifier quelques questions clés : quelle sera l’ampleur de la baisse de la consommation pétrolière mondiale en 2020 ? Quelle sera l’ampleur de la réduction de cette consommation au deuxième trimestre de 2020 – c’est-à-dire maintenant -, là où l’impact du Covid-19 sera le plus fort ? Comment sera appliqué l’accord de l’OPEP+ ? Je pense que l’accord sera appliqué très sérieusement du fait de l’urgence de la situation, mais cela ne signifie pas forcément à 100 %. Quels seront les autres pays producteurs de pétrole, hors OPEP+, qui se joindront à cet accord et de combien réduiront-ils leur production ? Quelle sera l’ampleur de la contribution involontaire des États-Unis ? Pour l’instant, personne n’a de réponse définitive à ces différentes questions.

___________________

[1] L’OPEP est composée de : l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït, le Venezuela, la Libye, les Émirats arabes unis, l’Algérie, le Nigeria, le Gabon, l’Angola, la Guinée équatoriale et la République du Congo. Ces pays détiennent ensemble environ 80% des réserves mondiales de pétrole, chiffre qui atteint 90% pour les membres de l’OPEP+.

Source IRIS