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L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pour objectif d’œuvrer à la santé mondiale et de coordonner les actions entre les pays. Or elle est critiquée dans sa gestion de la crise sanitaire, notamment par les États-Unis qui lui reprochent une trop grande complaisance avec la Chine (RPC). En effet, son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a plusieurs fois loué les efforts et l’efficacité de Pékin et serait donc pour certain·es à la solde de la puissance chinoise.

«Si l’OMS avait fait son travail pour faire venir des experts médicaux en Chine, pour évaluer objectivement la situation sur le terrain et pour dénoncer le manque de transparence du pays, l’épidémie aurait pu être contenue à sa source avec très peu de morts», a affirmé Donald Trump le 14 avril. Le président américain a ainsi annoncé la suspension de la contribution américaine à l’Organisation mondiale de la santé, soit 20% de son budget. Ce n’est pas la première fois que les États-Unis retirent leur contribution, ils l’avaient déjà fait en 1985 pour protester notamment contre la mise en valeur par l’OMS des médicaments génériques, explique Chloé Maurel historienne, spécialiste de l’ONU, autrice de Histoire des idées des Nations Unies, dans un article de The Conversation.

«C’est une forme de pression faite sur le directeur de l’OMS pour revenir à un comportement moins politisé. Ce à quoi il réplique en appelant à moins de politisation de la pandémie», fait remarquer Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à l’université de Genève. Or le retrait des États-Unis permet au contraire à la Chine de s’imposer davantage. Pékin, qui a versé 20 millions de dollars à l’OMS le 11 mars, a annoncé le 23 avril vouloir verser 30 millions supplémentaires pour aider les pays en développement à lutter contre le Covid-19, faisant ainsi figure de sauveur.

«Il y a comme une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine», affirme Chloé Maurel. Une guerre froide qui a lieu dans un contexte de crise sanitaire mondiale et au sein d’une organisation internationale censée promouvoir le dialogue et la coopération entre ses 194 États membres.

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Pékin veut asseoir son influence

Car la Chine pratique le soft power afin d’avoir de plus en plus de poids au sein de l’organisation internationale, alors même qu’elle est accusée d’avoir minimisé voire dissimulé certaines données sur l’épidémie. Certain·es estiment qu’elle joue de son poids économique en Éthiopie afin d’influencer le directeur général de l’OMS en sa faveur. En effet, Pékin investit massivement dans le pays africain, au point d’en être le premier partenaire commercial. Enfin, la candidature de l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus en 2017 était également appuyée par la Chine.

«Pendant la Guerre froide, les États-Unis et l’URSS ont rivalisé d’influence à l’OMS, mais cela a pu avoir des effets bénéfiques car l’URSS a activement promu la lutte contre la variole, impulsant une grande campagne d’éradication de la maladie, qui a abouti avec succès en 1980», explique Chloé Maurel.

«Taïwan n’est plus représenté à l’OMS. Or elle a remarquablement bien géré la crise du coronavirus. Tout cela suscite des tensions géopolitiques.»

Chloé Maurel, historienne

«Et les États-Unis se sont concentrés sur la lutte contre le paludisme, ce qui les arrangeait économiquement car cela leur permettait d’écouler en Afrique le DDT [un insecticide, ndlr] qu’ils produisent», ajoute-t-elle. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, cette guerre d’influence affaiblit l’Organisation mondiale de la santé.

La stratégie mise en place par la Chine prive par exemple l’OMS d’informations essentielles sur la gestion de la crise à Taïwan, État non reconnu par l’ONU: «C’est seulement depuis 1972 que la République populaire de Chine est membre de l’OMS. Avant, c’était Taïwan qui avait le siège de la Chine. De 2009 à 2016, Taïwan a eu le statut d’observateur à l’OMS. Depuis 2016, la République populaire de Chine s’y est opposée car la nouvelle présidente de Taïwan est indépendantiste. L’île n’est plus représentée à l’OMS. Or elle a remarquablement bien géré la crise du coronavirus. Tout cela suscite des tensions géopolitiques», explique Chloé Maurel.

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Une guerre d’influence à l’OMS

Pour la Dr Anne Sénéquier, codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale, l’OMS est un terrain de luttes d’influence entre États, chacun essayant d’imposer son agenda et sa priorité en fonction de ses moyens: «Tous les pays n’ont pas les mêmes attentes, cela dépend de leur système de santé», précise la chercheuse.

Les pays les plus pauvres de la planète sont aussi ceux qui ont le plus besoin de l’expertise de l’OMS «et les pays les plus riches sont ceux qui critiquent le plus l’organisation», ajoute Antoine Flahault. Or, l’OMS est une organisation intergouvernementale, chacun de ses membres est doté d’une voix à l’Assemblée mondiale de la santé.

«Lors du SRAS, l’opacité de la Chine était très importante. Quand l’OMS dit merci au pays, c’est aussi parce qu’il fallait signifier le progrès».

Anne Sénéquier, codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale

Pour faire entendre sa voix, il faut former des alliances. Chaque membre cherche donc des soutiens, c’est ainsi que se forment des coalitions. «La Chine, si elle veut jouer un rôle central, doit trouver des voix qui la soutiennent. Comme en Afrique il y a des voix à glaner, c’est de bonne guerre d’aller les chercher», explique le Pr Antoine Flahault.

Que la Chine cherche à augmenter son poids dans l’organisation ne fait aucun doute, mais selon Anne Sénéquier, l’Organisation mondiale de la santé n’a elle pas d’autre choix que de «jouer le jeu de la diplomatie»: «L’OMS a besoin de maintenir une bonne communication et une coopération avec la Chine pour obtenir des informations sur le virus. Lors du SRAS, l’opacité de la Chine était très importante. Quand l’OMS dit merci au pays, c’est aussi parce qu’il fallait signifier le progrès». Par ailleurs, «la Chine est le fournisseur officiel de masques et de gants de la terre entière», rappelle Anne Sénéquier.

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Un pilote dans l’avion

La faiblesse de l’OMS vient plutôt du fait qu’elle n’a aucun pouvoir cœrcitif, elle ne peut que faire des recommandations, libres aux États membres de les suivre ou pas. Par ailleurs, si elle n’a pas tout de suite envoyé des experts en Chine, c’est parce qu’elle est obligée d’avoir l’accord de l’État hôte: «Si on veut une OMS plus forte, il faut lui donner plus de pouvoir», affirme Anne Sénéquier.

Cette diplomatie non contraignante est une volonté des États membres, car elle leur permet d’éviter toute ingérence dans leurs affaires nationales. Mais cela entraîne une désorganisation et des politiques individuelles qui ne favorisent pas la lutte contre un virus mondial. Pour Antoine Flahault, avant de critiquer l’OMS, les États membres devraient «d’abord balayer devant leur propre porte».

Il s’étonne que ces États n’aient pas convoqué le conseil exécutif de l’OMS. Cette instance composée de trente-quatre États membres est chargée d’administrer l’organisation. «Le conseil exécutif peut demander des comptes au directeur et peut, par exemple, lui demander d’envoyer une mission à Taïwan», explique-t-il. Avant de faire remarquer que le Conseil de sécurité de l’ONU, chargé de maintenir la paix et la sécurité internationale, ne s’est pas réuni non plus depuis le début de la crise. «La question est de savoir si les États membres veulent réellement un pilote dans l’avion», s’interroge-t-il.

Source : Slate