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En quoi cet article s’inscrit-il dans le programme ?

Le thème 2 d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) en classe de première nous invite à “comprendre un régime politique : la démocratie”. Des origines athéniennes de la démocratie directe aux démocraties modernes, le sujet est vaste et passionnant. Un des jalons de ce thème concerne la pensée de Tocqueville sur les dangers qui menacent la démocratie.

Cet article de Nils Markwardt paru dans le quotidien allemand Die Zeit pose la question de l’urgence climatique et des limites de la démocratie pour y répondre.

Dans son numéro 1531 publié le 5 mars, Courrier international consacrait à ce sujet, en partenariat avec le Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH), un dossier spécial intitulé : “Faut-il imposer l’écologie par la force ?”. La question est complexe, mais elle permet d’introduire une vision critique et nuancée de la démocratie, en l’ancrant dans un exemple concret.

Abolir la démocratie ?

L’article de Die Zeit s’appuie sur une interview donnée par le militant britannique Roger Hallam, cofondateur du mouvement Extinction Rebellion, à un autre magazine allemand : Der Spiegel.

Dans cette interview, le militant écologiste affirme clairement que la démocratie est aujourd’hui impuissante face à la catastrophe climatique annoncée. Pour lui, “quand une société se comporte de manière si immorale, la démocratie n’est plus compétente. Le seul recours sont les actions directes.”

Nous sommes dans le cœur du sujet et dans la pensée même de Tocqueville. Peut-on confier la souveraineté à des personnes incompétentes ? Peut-on suspendre la démocratie en cas de force majeure ?

On retrouve ici, en partie, le concept romain de dictature. En cas d’extrême danger pour la République romaine, un magistrat pouvait s’arroger tous les pouvoirs pour repousser la menace.

Cette notion est d’ailleurs présente dans l’article 16 de la Constitution de la Ve République française, qui confie, en cas de menaces graves, tous les pouvoirs au président de la République. Peut-on alors considérer la crise climatique actuelle comme une menace grave ?

Le despotisme démocratique

Cette idée qu’un “état d’urgence climatique” justifierait la mise en veille de la démocratie se retrouve dans la pensée du philosophe allemand Carl Schmitt (qualifié de “juriste du IIIe Reich”). C’est ce que l’on appelle “la souveraineté autour de l’état d’urgence”.

Selon celle-ci, “est souverain celui qui décide en cas de situation exceptionnelle”. En d’autres termes : gouverne celui qui revendique, avec succès, le droit de suspendre le droit en vigueur.

Ce que dénonce le cofondateur d’Extinction Rebellion, c’est la passivité des gouvernements successifs et l’échec de la gouvernance mondiale. Comme l’indique l’article de Die Zeit, les objectifs de l’accord de Paris sur le climat entré en vigueur en 2016, qui visent à limiter l’élévation de la température d’ici 2100, sont loin d’être atteints. Certains grands dirigeants, élus démocratiquement, se sont même retirés unilatéralement de cet accord. On pense bien évidemment au président américain Donald Trump et à son homologue brésilien Jair Bolsonaro.

Comment dans ces conditions faire confiance à une démocratie qui donne à des dirigeants populistes les clés du pouvoir ?

Tocqueville, dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, montre bien les limites de la démocratie. Lorsque les citoyens préfèrent jouir de leurs libertés individuelles plutôt que d’accepter des sacrifices au nom de l’intérêt général, ils laissent, de ce fait, la gestion des questions de société à la sphère politique. Il dit ainsi : “Préoccupés du seul soin de faire fortune, les citoyens n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous.” On parle de “despotisme démocratique”.

Des autocraties postécologiques

À l’aune de cette réflexion, on peut alors comprendre le fond de la pensée de Nils Markwardt dans cet article. Pour lui, le risque n’est pas de voir apparaître des “dictatures vertes”, mais plutôt des régimes autocratiques inégalitaires.

Il explique que les gouvernements ne prennent pas de mesures suffisamment contraignantes pour limiter le réchauffement climatique – alors qu’ils ont la capacité d’en prendre pour lutter contre la menace terroriste.

Cela conduit à la multiplication des catastrophes climatiques, qui ont de lourdes répercussions financières et humaines : “La multiplication des catastrophes naturelles, l’apparition de nouveaux conflits pour les ressources naturelles et l’essor des migrations climatiques se solderaient par l’introduction de mesures autoritaires. Selon toute probabilité, il ne s’agira non pas de dictatures vertes, mais plutôt d’autocraties postécologiques qui veilleront essentiellement à subvenir aux besoins des plus offrants.”

Réinventer la démocratie

Alors, qu’attendre pour l’avenir de ce que Nils Markwardt appelle nos “démocraties carbonées” ? Pour lui, si les démocraties actuelles veulent répondre à l’enjeu écologique, elles doivent se réinventer.

Il écarte ainsi le risque d’une “dictature de la décarbonation” en montrant que les actions menées par le mouvement Extinction Rebellion s’inscrivent plutôt dans la tradition de la “désobéissance civile”, et qu’il n’existe pour l’instant aucun mouvement politique “désireux de suspendre les assemblées législatives au nom de la lutte contre le dérèglement climatique”.

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