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La prédiction est un exercice très compliqué, spécialement quand elle concerne le futur (Niels Bohr).


Manifestation de gilet jaunes en Belgique
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En 2014, le géographe français Christophe Guilluy a publié un essai dans lequel il fait une analyse territoriale de la fracture sociale en France. Une brillante prédiction du mouvement des gilets jaunes en France disent ses supporters, un ramassis de concepts tronqués disent ses détracteurs.

Dans cet essai intitulé La France périphérique: Comment on a sacrifié les classes populaires,il fait remarquer que les classes populaires, composées d’ouvriers, d’employés de souche, mais aussi d’anciens immigrants, ont quitté les villes pour les zones rurales et périurbaines lointaines.

Confrontées à l’augmentation des prix de l’immobilier dans les centres urbains et à la spécialisation des logements sociaux dans l’accueil des nouveaux immigrants, les classes populaires n’ont pas le choix que de quitter ces agglomérations.

Loin de ces centres urbains, cette frange de la population devient vulnérable aux changements économiques. Selon Christophe Guilluy, retrouver un emploi dans un milieu rural et périurbain lointain est plus difficile que dans une ville. Une conclusion digne du professeur Tournesol, diront les plus cynique. En d’autres termes, circulez il n’y a rien à voir.

Face aux vagues de fermetures d’entreprises et à la dépréciation économique des territoires ruraux et périurbains, cette population se retrouve piégée. Elle est prise entre deux feux.

Impossibilité de trouver un emploi sur place, et difficulté de trouver des acheteurs pour leurs biens immobiliers, donc de déménager. À terme, cette classe populaire se paupérise et n’a pas le choix que d’accepter des emplois à des dizaines, voire des centaines de kilomètres de leurs lieux d’habitations. L’augmentation des prix de carburants a donc été ressenti comme une charge supplémentaire pour aller travailler, déclenchant ainsi le mouvement des gilets jaunes.

Et le Québec dans tout cela?

Il est toujours risqué de reproduire une même théorie avec différents acteurs et territoires. Comparaison n’est pas raison, disait Voltaire, mais faisons-le, ne soyons pas raisonnable.

Avant de la commencer, il est pertinent de mentionner que ce texte n’a rien de scientifique et que faire une comparaison de ce genre nécessiterait des mois de recherches et certainement des centaines de pages d’écriture et d’analyse. Il s’agit donc d’un simple jet, une tentative de défrichage comme peut le faire un agriculteur pour mettre le sol en culture, et ce défrichage commence avec la définition de la classe populaire.

Dans ses travaux, Christophe Guilluy définit les classes populaires comme étant des employés et ouvriers, se reposant ainsi sur une des classifications de l’INSEE. Si on ne retrouve pas cette même classification au Québec, on peut supposer qu’elle équivaut aux personnes entre la classe moyenne et la classe la plus pauvre.

Centre-ville de Montréal
Centre-ville de Montréal
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Toutefois, prendre comme indicateur le revenu de classe moyenne, qu’on situe entre 75% et 150% du revenu médian, soit entre 28 500$ et 57 000$ environ, ne me paraît pas pertinent. En effet, mettre une personne qui touche 28 500$ et 57 000$ dans un même panier, c’est un peu comme ce bouillon de légumes qu’on prépare une soirée d’hiver et dans lequel on met nos restant de légumes peu importe la sorte, en d’autres termes un fourre-tout. Mais attention, un fourre-tout conceptualisé par l‘OCDE.

Pas fan des bouillons de légumes, on prendra donc pour définir la classe populaire au Québec le revenu entre le seuil de pauvreté et le revenu médian, soit à peu près entre 18 000$ et 37 500$.

Premier défrichage fait, continuons à le faire de façon durable, comme peut le faire un agriculteur responsable et soucieux de la pérennité de ses terres.

Comme en France et sûrement dans bon nombre de territoires dans le monde, les revenus les plus élevés se retrouvent près des villes. Il n’est pas nécessaire d’avoir été majeur de promotion au MIT pour le deviner ni d’en déduire les raisons: révolution industrielle, population plus élevée, etc. Cette fascinante découverte s’applique aussi Québec, puisqu’on remarque à travers la carte ci-bas que les revenus sont de façon générale plus important dans les villes de 20 000 personnes et plus.

Villes de plus de 20 000 habitants

Toutefois, si on fait une analyse territoriale d’une ville comme Montréal, on peut y voir peut-être les préludes d’une crise à la française, voir à l’américaine, celle qui a mené à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump à travers le vote de l’Amérique périphérique. En effet, en regardant le niveau de revenu des particuliers à Montréal, on constate que quasiment 1 personne sur 3 est pauvre ou touche à peu près 200$ brut de plus par mois que le seuil de pauvreté. Le seuil de pauvreté s’établissant à peu plus de 18 000$ pour une personne seule.

Pour ce qui est de la classe populaire tel que défini en haut et celle qui nous intéresse le plus, elle est à peu près composée de 1 personne sur 4. Avec 421 995 personnes sur 1 526 950 touchant un salaire entre 20 000$ et 39 999$. La classification de la ville de Montréal par tranche ne permettant de s’arrêter à 37 500$ comme défini plus haut, le calcul a été fait avec le seuil de 39 999$.

Avec une spécialisation des logements sociaux pour les plus pauvres, mais aussi une augmentation des prix de l’immobilier, on peut penser que cette classe quittera pour les banlieues proches voir lointaines. Dès lors cette classe risque de perdre en pouvoir d’achat, notamment en raison du coût des transports et en raison de la difficulté de trouver des emplois proches des lieux de résidence.

Transport et classe populaire

Bien que la relation aux transports diffère d’un pays a un autre, on peut faire remarquer qu’il y a une constance quand elle concerne notre monde Occidental. Cette constance était visible dès 1973 avec le premier choc pétrolier, obligeant les marques automobiles, notamment américaines à revoir leur modèle de consommation. En Angleterre, on peut faire remarquer que ceux qui ont voté pour le Brexit se retrouvent en dehors des villes.

Cette frange de la population anti-Union européenne doit utiliser le transport sur de longues distances pour se rendre au travail, donc doit payer un cout plus élevé pour aller travailler. En effet, depuis la privatisation des chemins de fer le prix des trains a nettement augmenté dans ce pays. En France, c’est l’augmentation du prix des carburants qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes.

Ironie de notre époque, parfois certains billets d’avion d’un pays à l’autre coûtent moins cher qu’un billet de train entre deux villes d’un même pays.

Plus proche de nous, à Montréal, le sujet des transports en commun suscite beaucoup de débats avec un accroissement des plaintes auprès de la Société de transports de Montréal (STM), démontrant ainsi la prévalence de la question du transport dans le quotidien des citoyens.

Bien entendu réduire des mouvements sociaux à un seul facteur est une erreur. Néanmoins, on peut faire remarquer qu’au cours des dernières années, les populations habitant à l’extérieur des centres urbains ont joué un rôle important dans certains bouleversements dans les pays occidentaux, que cela soit au États-Unis, en France ou en Angleterre. Ces chamboulements ont pris la forme de vote pour les candidats dit «anti-système» comme aux États-Unis, ou bien plus violents comme en France avec les gilets jaunes.

Un peu comme les Daltons dans Lucky Luke qui une fois échappés du pénitencier conservent leurs boulets les empêchant de recouvrir leur liberté, les classes populaires qui devaient retrouver leur liberté par le travail, se retrouvent enchainés par celui du territoire qu’ils occupent.

Réda DALI