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Source : lemonde-arabe

La crise sanitaire mondiale n’a pas empêché Riyad de jouer la carte du soft power, estime le chercheur Sébastien Boussois.

Avec l’épisode en stand-by du rachat du club de football de Newcastle, le « Newscastle United Football Club », par les Saoudiens, Riyad se jette en attendant corps et âme sur une nouvelle proie européenne mythique : l’Olympique de Marseille (OM). En effet, depuis plusieurs jours, les rumeurs vont très bon train sur le rachat par l’Arabie saoudite d’un des clubs de football les plus emblématiques du vieux continent. Et ce n’est pas tout à fait désintéressé de la part des proches du prince héritier saoudien, Mohamed ben Salman (MBS). C’est même une stratégie de long terme, partie de ce que l’on appelle la « dissimulation par l’art », qui voit un pays s’engager dans la culture afin de masquer au mieux son agenda politique. Mais là, tout transparaît comme de l’eau de roche : en augmentant son soft power par le sport, Riyad veut pouvoir peser avec un club prestigieux et des joueurs de renom, à l’approche de la Coupe du Monde, intégrer la fameuse Ligue 1, rivaliser avec le Qatar qui détient le Paris Saint-Germain (PSG), et surtout tenter de faire oublier quatre années de politique et de géopolitique désastreuse pour le Moyen-Orient et les droits de l’Homme.

Bien que MBS ait proposé pas moins de 350 millions d’euros à l’Angleterre pour le rachat de Newcastle début 2020, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu pour lui. Il pensait facilement faire oublier les dernières polémiques concernant son pays, en profitant de la crise du coronavirus et en se présentant comme le sauveur de clubs de football anglais – actuellement en difficulté –, avec la suspension de tous les championnats depuis trois mois. Or, tant au niveau de la direction de la ligue, de l’UEFA – l’instance qui gère le football européen – ou du conseil d’administration du club, les dents grincent depuis plusieurs semaines. Une première dans la stratégie d’investissements récente de l’Arabie saoudite et qui pourrait faire tache d’huile pour ses futures opérations. Depuis, Riyad tente de s’approprier l’OM afin de ne pas rester sur un éventuel échec. Surtout que le royaume est loin de rassurer ses investisseurs, notamment depuis que l’enquête turque sur la mort du journaliste et opposant saoudien, Jamal Khashoggi, en octobre 2018, dans les locaux du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, vient de déboucher sur l’ouverture d’un procès contre des proches de MBS à Ankara.

« Vision 2030 » saoudienne

Le prince héritier a voulu profiter de la crise sanitaire mondiale pour poursuivre ses opérations d’investissements, au moment où la bourse était d’autant plus en chute libre, et tenter de masquer sa politique contestée dans la région. Compagnies hôtelières, compagnies aériennes, sociétés de loisirs et clubs sportifs. Depuis le début de la crise du Covid-19, Riyad a investi pas moins de 7 milliards de dollars dans des entreprises au bord du gouffre aussi prestigieuses que Live Nation entertainment, producteur et tourneur des plus grands artistes et chanteurs de la scène mondiale. Mais il ne faut pas se leurrer : ces opérations jusque-là relativement sporadiques – quoi que symboliques – se sont accélérées ces dernières semaines grâce à son principal levier, son fonds souverain de près de 2 000 milliards de dollars, qui permet ainsi aux dirigeants saoudiens de verser dans le soft power à un moment crucial de la crise du coronavirus.  L’on voit bien pointer dans le sport la guerre qui oppose le Qatar et l’Arabie saoudite, depuis le déclenchement du blocus autour du petit émirat, le 5 juin 2017, alors que Riyad n’a jamais digéré que Doha décroche l’organisation du plus grand événement sportif de la planète en 2022. Voilà qui permet de recontextualiser toute l’agitation saoudienne récente, tout comme la multiplication des polémiques sur les travaux et l’organisation de la Coupe du monde.

A la lumière de l’affaire Khashoggi, entachant durablement la réputation de MBS – qui se rêve en prince modernisateur –, comme des opérations de hacking de beIN SPORTS par la chaîne saoudienne BeoutQ, les polémiques enflent désormais à chaque fait d’armes saoudien dans nos sociétés de loisirs. Car la « Vision 2030 » saoudienne, censée permettre au pays d’amorcer un virage libéral et moderne, et qui avait donc pour but de rassurer les investisseurs comme les futures cibles des investissements du royaume, n’a jamais réellement émergé. Par ailleurs, qui, aujourd’hui, serait prêt à laisser entrer Riyad dans son capital, connaissant la situation des droits de l’Homme dans le royaume saoudien ? On se souvient bien, à ce sujet, des critiques émanant d’ONG comme Amnesty International, en janvier dernier, au sujet de l’accueil du Dakar, désormais organisé en vase clos et sans spectateurs en Arabie saoudite, à l’abri des regards et des caméras. Sans compter que les fondements de la stratégie d’investissements de Riyad sont discutables : alors que le royaume a fait de la Grande-Bretagne une cible de choix de son soft power, voilà qu’il se penche également sur la France. Soit les deux pays européens les plus concernés par les rivalités économiques et politiques avec son ennemi qatari.