Spread the love
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Le Tour du monde des idées | Comme toutes les grandes crises, les épidémies mettent à nu les valeurs fondamentales qui régissent le fonctionnement des sociétés. Aux antipodes de la manière forte chinoise, à la différence même de ses voisins norvégien et danois, la Suède n’a pas confiné sa population. A ses risques et périls ?

Dans son livre, redécouvert ces temps-ci, Plagues and Peoples (1976), le grand historien américain William H. McNeill, écrivait que les épidémies avaient produit, dans le passé “des effets de loupes sur le fonctionnement des sociétés”. Elles en révélaient le fonctionnement caché, les présupposés implicites. Elles exposaient leurs vices secrets. Elles mettaient à l’épreuve les valeurs partagées et les modes de vie. 

Tout récemment, un autre historien américain, Frank M. Snowden, professeur émérite à Yale, a fait le même constat dans un livre intitulé Epidemics and Society. From the Black Death to the Present. Pour lui, “chaque société produit ses propres vulnérabilités” face aux grandes épidémies. Comme toutes les grandes crises, les épidémies mettent en jeu notre rapport collectif à la mort ; elles questionnent le sens et la valeur que nous donnons à la vie humaine. En même temps, elles nous font prendre conscience de notre degré de dépendance envers autrui. Or, celui-ci est spécifique à chaque culture, à chaque civilisation. 

Epidémies et fractures sociales, une longue histoire

Enfin, les épidémies se diffusent le long des “lignes de faille sociales” de chaque société ; elles aggravent ou, au contraire, abrogent les inégalités. La grande peste du XIVe siècle a frappé les esprits en Europe parce qu’elle tuait les serfs comme les seigneurs, le riche à égalité avec le pauvre. Elle a exercé une grande influence sur la création artistique en terre catholique, insufflant aux artistes le thème de la “vanité de toute chose ici-bas”

Dans les sociétés industrielles, l’horreur éprouvée par les nantis pour les “classes dangereuses” tenait souvent à la peur des maladies dont étaient réputés affligés les pauvres. Selon Snowden, ce serait un des facteurs expliquant le caractère impitoyable de la répression versaillaise de la Commune de Paris, en 1871. 

A l’inverse, certaines maladies contagieuses ont parfois été considérées comme ciblant certaines catégories privilégiées ; ainsi, la tuberculose, relève-t-il, a longtemps été tenue – à tort – pour une maladie de l’élite raffinée (cf. La montagne magique de Thomas Mann), frappant les artistes et les âmes sensibles. Les peintres préraphaélites anglais privilégiaient, pour leurs modèles, des jeunes femmes tuberculeuses. Elles leur semblaient posséder le genre de beauté alanguie qu’ils avaient défini comme leur idéal. À ÉCOUTER AUSSI 58 min La Compagnie des oeuvresThomas Mann (2/4) : La Montagne magique

Dans une interview parue dans The New Yorker, Frank M. Snowden se dit “horrifié” par la manière dont les dirigeants chinois seraient parvenus à juguler l’épidémie de Covid-19, partie de la ville de Wuhan, à la fin de l’année dernière. Ils ont fait usage, juge-t-il, de “la manière forte”, en bouclant la ville par un “cordon sanitaire”, militaro-policier et en confinant la population chez elle, tout en imposant une quarantaine à la province environnante de Hubei. Il s’agit, selon lui, d’une “méthode maladroite”, parce qu’elle survient toujours trop tard : des personnes contagieuses ont déjà eu l’occasion de partir. 

Et surtout parce qu’elle “prive les décideurs d’un élément essentiel de santé publique : _l’information_. Menacés de confinement, les gens cessent de coopérer avec les autorités et cherchent à s’enfuir pour échapper à l’épidémie, la répandant ainsi partout.” 

La Suède ou le maintien d’une société ouverte

A l’opposé de la “manière forte” chinoise, un pays européen incarne un modèle rigoureusement antithétique, c’est la Suède. A la différence de ses voisins, norvégien ou danois, avec lesquels il est pourtant souvent synchrone, ce pays a décidé de renoncer au confinement de sa population, qui lui paraît exagérément autoritaire. Il prétend maintenir l’essentiel de ses activités sociales et économiques, en faisant confiance à sa population pour respecter les mesures nécessaires à la non-prolifération du virus : “distanciation sociale”, confinement des personnes infectées, recours au télétravail chaque fois que cela est possible. 

Les responsables politiques suédois ont estimé, selon Hans Bergström, rédacteur en chef du journal Dagens Nyheter, que le haut degré de confiance des citoyens envers leurs institutions et leur confiance mutuelle, mesurée par de nombreux sondages, leur permettraient d’échapper au sort européen commun. Il suffirait de miser sur le sens civique des Suédois, sur la profondeur du sentiment de solidarité nationale, sur le mélange de sens du collectif et d’individualisme forcené, pour tenir l’épidémie à distance. Les Suédois ont ainsi décidé de maintenir leur société “ouverte”.

Comme l’écrivent, dans The Guardian, Umut Özkirimh et Lars Tragardh, “Au lieu d’un confinement draconien, la distance sociale est une affaire d’auto-régulation. Les citoyens ont été avertis de faire usage de leur propre faculté de jugement et de prendre leurs responsabilités individuelles à l’intérieur d’un cadre reposant sur la confiance mutuelle, plutôt que sur le contrôle depuis le sommet.”  À ÉCOUTER AUSSI 1h04 Les Nuits de France CultureL’usage du monde – Stockholm, une balise pour l’Europe ?

Le refus du confinement : une stratégie sanitaire paradoxale…

Ainsi, la Suède a-t-elle décidé de fermer les lycées et les universités, mais pas les écoles primaires : les enfants sont très peu contagieux et les personnels de santé et de service à la personne ont besoin que leurs enfants soient occupés. On autorise l’ouverture de la plupart des commerces, mais les personnels du secteur sont protégés par des masques et des transparents. Les bars et restaurants restent ouverts, mais les clients sont invités à conserver leurs distances. Bref, on recommande les comportements idoines, mais on n’interdit que ceux qui sont manifestement dangereux : pas de rassemblement de plus de 50 personnes ; les pensionnaires des maisons de retraite sont confinés et les visites, étroitement surveillées.

Cette stratégie a été définie non par l’exécutif – le Premier ministre, social-démocrate, Stefan Löfven, n’en assume pas la responsabilité – mais par la plus haute autorité sanitaire du pays, l’Agence de la santé publique de Suède, à la tête duquel est placé Anders Tegnell, “l’épidémiologiste d’Etat”. En Suède, ces agences, pourvoyeuses d’expertise, sont indépendantes des gouvernements et elles disposent de très importantes prérogatives. 

… mais assumée et expliquée en haut lieu

Dans Vanity Fair, T. A. Frank, explicite la “voie suédoise de lutte contre l’épidémie“. Elle est fondée sur deux prémisses : primo, en l’état actuel des choses – l’absence d’un vaccin ou d’un traitement efficace, il faut cesser d’imaginer que le coronavirus puisse être éradiqué. Secundo, on va donc devoir vivre avec ; et le confinement est un mythe. Comme le dit Tegnell, quand bien même un pays parviendrait réellement à bloquer, chez lui, l’épidémie, elle reviendrait par ses échanges avec d’autres. Or, comme le démontre le précédent chinois, vient toujours un moment où il faut rouvrir ses frontières. La Suède préfère ne pas fermer les siennes… 

La stratégie de la Suède consiste, selon T. A. Frank, à “donner des coups de pompe sur le frein, plutôt qu’à chercher à freiner net”. A encaisser dès maintenant le choc de l’épidémie, puisqu’elle est inévitable. 

Le prédécesseur de Tegnell à la tête de l’Agence de santé publique de Suède, Johan Giesecke, paraît chargé d’expliciter, à la presse internationale, le choix de la Suède, apparemment paradoxal. Selon lui, le confinement, auquel se sont résignés les autres pays européens, n’aura pas d’effet à long terme sur le taux de mortalité. Le confinement permet seulement de gagner du temps et de soulager provisoirement le secteur hospitalier, là où il est insuffisamment préparé. Mais retarder l’échéance, signifie “repousser la hausse exponentielle plus loin sur l’abscisse de la courbe” affirme Giesecke… Confiner, poursuit-il, c’est assumer, en outre, des dégâts économiques et sociaux considérables. 

Le modèle suédois : un pari hasardeux ?

Les Suédois estiment qu’en fin de parcours, le coronavirus ne tuera pas davantage chez eux que dans le reste de l’Europe. C’est un pari hasardeux, selon les 22 scientifiques suédois signataires d’une tribune, parue dans la presse suédoise et appelant Anders Tegnell à démissionner. 

Hans Bergström énumère les trois raisons pour lesquelles “l’approche de la Suède” ne lui paraît pas judicieuse : 

  • Que la société suédoise soit “vertueuse” ou pas, il y aura toujours des individus pour faire “cavalier seul” et s’affranchir des règles qui lui déplaisent. C’est par ces individualités que le virus continuera à se répandre. 
  • Les personnes sont contagieuses avant la manifestation des symptômes qui nécessitent leur confinement. 
  • La “composition de la société suédoise a changé.” On estime désormais à près du quart des habitants du pays sont issus de l’immigration. Or, le Covid-19 frappe de manière disproportionnée les immigrés d’origine somalienne, irakienne et syrienne. A Stockholm, 40 % des cas recensés sont d’origine étrangère, selon l’AFP. Ces populations vivent dans des banlieues plus densément peuplées. Les consignes de distanciation sociale ne sont pas bien comprises, en particulier là où “plusieurs générations peuvent vivre dans un même appartement.” Et comme le dit un directeur d’école né en Afghanistan, Hamid Zafar : “certains groupes ont leurs propres réseaux sociaux, leurs propres hiérarchies de pouvoir, leurs propres figures d’autorité.” Ils ne font pas nécessairement confiance à l’Etat.

Chine/Suède : deux réponses extrêmes à un même défi

A l’heure où j’écris ces lignes, le Covid-19 a tué 1 765 personnes en Suède (soit 175 personnes pour un million), contre 182 en Norvège et 370 au Danemark (soit un ratio par million de 34 et 64). Certes, ce taux de létalité est très supérieur à celui des voisins scandinaves. Mais il demeure toutefois plus faible que celui de notre pays : avec 20 265 décès, nous avons atteint 310 morts pour un million d’habitants, malgré la stratégie de confinement, adoptée par notre gouvernement il y a plus d’un mois.  À ÉCOUTER AUSSI 6 min Radiographies du coronavirusEpidémie de Covid-19 : l’Institut Pasteur sort les chiffres

Pour juger des conséquences de cette politique, il faudra attendre encore longtemps : les effets concrets des différentes approches ne se feront sentir que plusieurs mois après leur mise en œuvre. Il est donc difficile d’en estimer la pertinence à un instant T. Mais le “modèle suédois”, qui mise sur le sens des responsabilités et “la manière forte” mise en œuvre par le régime communiste chinois constituent bien les deux réponses extrêmes au défi posé à l’humanité par ce nouveau coronavirus.

Admirateurs et adversaires du modèle social suédois face à un clash idéologique

T. A. Frank fait observer avec ironie que l’expérience suédoise provoque un curieux chassé-croisé idéologique dans les médias anglo-saxons : ceux qui relaient les idées conservatrices applaudissent le choix des Suédois de préserver leurs capacités de travail, alors qu’ils n’avaient pas de mots assez durs envers le “socialisme suédois” ; à l’inverse, les médias de gauche, autrefois admiratifs pour “l’Etat-providence le plus perfectionné du monde”, se scandalisent et prédisent un “désastre sanitaire”

Mais n’observons-nous pas ici le même chassé-croisé en ce qui concerne nos voisins allemands ? La gauche, qui conspuait hier encore la rigueur budgétaire germanique, l’ordolibéralisme et les réformes Schröder, admire aujourd’hui le système hospitalier allemand, visiblement plus performant que le nôtre face aux conséquences de l’épidémie…

Source France Culture