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Alors que les pays font face à la crise sanitaire du Covid-19, ils doivent également faire face à une crise économique dont l’impact est encore difficile à évaluer. Les États entrent progressivement en récession, inquiétant les gouvernements qui doivent faire face à des dettes publiques. Comment la France en particulier réagit-elle à cette situation ? Quid du rôle que doit jouer l’Union européenne dans cette crise ? Éléments de réponse avec Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’IRIS.

Selon la Banque de France, l’activité économique globale du pays a chuté de 32 % pendant la quinzaine de confinement de mars, entraînant un effondrement de 6 % du PIB. Comment comprendre cette situation ? Pourquoi la France est-elle entrée si rapidement en récession ?

Depuis le début du confinement, un certain nombre d’activités sont stoppées. Cela concerne les commerces lorsqu’ils ne sont pas de premières nécessités (restaurants, magasins de bricolages et autres…), mais aussi de nombreuses entreprises qui ont dû fermer pour des raisons de confinement. Du jour au lendemain, l’arrêt de ces activités conduit à une perte de valeur ajoutée. Lorsque, par exemple, vous allez travailler, vous produisez de la valeur (que vous pouvez continuer à produire si le télétravail est possible). À midi, vous sortez déjeuner au restaurant et en payant l’addition, vous redistribuez un peu de cette valeur produite le matin, permettant ainsi au restaurateur et ses employés de gagner leur vie, etc. Tout cela concourt au Produit intérieur brut (PIB). En restant chez vous, vous ne permettez pas au restaurateur de travailler et par conséquent, il perd de l’argent au lieu de créer de la valeur, ce qui diminue mécaniquement le PIB.

Ainsi, à partir du moment où les personnes sont confinées chez elles, il y a deux effets sur le PIB, qui sont décrits par l’exemple précédent : un choc d’offre (le restaurateur) et un choc de demande (vous êtes confiné chez vous). L’activité économique globale a chuté de 32 % en France. Force est de constater que c’est énorme, mais l’on peut se dire qu’il reste tout de même 70 % des richesses qui continuent d’être produites. La conséquence logique de cette situation est une baisse quasi mécanique du PIB.

Cependant, le mot « récession » est mal adapté à la situation. En effet, la récession se définit, en économie, comme deux semestres consécutifs de ralentissement de la croissance économique, donc de l’augmentation du PIB. Nous ne sommes pas en récession, car une partie de la production n’est pas réalisée. Il ne s’agit donc non pas d’un ralentissement de l’augmentation de la production, mais bien d’une réduction de la production, et donc d’une perte de valeur, une baisse du PIB, mais pas de la croissance. On doit donc plutôt parler de « dépression », et ces périodes sont très rares. Leurs conséquences économiques peuvent être extrêmement négatives : moins de revenus distribués, plus de chômage, etc.

L’après-confinement est appréhendé avec beaucoup de craintes sur le plan économique. Quelles sont les solutions envisagées et seront-elles réalisables ?

Ce qu’on estime à l’heure actuelle, ce sont les conséquences directes du confinement, c’est-à-dire l’arrêt ou le ralentissement de la production et le manque de consommation. Ainsi, pour l’instant, on estime la baisse du PIB à 6 %, en estimant que le confinement dure environ entre deux et trois mois, comprenant son assouplissement et le retour à la normale. C’est une projection à partir des chiffres actuellement disponibles. L’INSEE expliquait récemment que, chaque mois de confinement, le pays perd deux points de croissance. On ne sait pas non plus comment va se passer l’après-confinement. Une fois la période de confinement total et son assouplissement terminés, la consommation reprendra-t-elle, voire rattrapera-t-elle le temps perdu ? Est-ce que les entreprises pourront redémarrer normalement ou assez rapidement pour répondre à cette potentielle consommation ? Toutes ces questions n’ont aujourd’hui pas de réponse.

Plusieurs scénarios sont possibles et ils s’opposent quant au désir de consommation après des semaines de confinement ou au contraire, plutôt une aspiration à changer nos modes de vie et de consommation. En parallèle, on ne sait pas non plus à quelle vitesse l’activité économique peut reprendre. Les individus vont-ils retourner travailler à temps plein (les écoles et les crèches peuvent rester fermées plus longtemps) ? Les entreprises vont-elles pouvoir recommencer à produire normalement ? Auront-elles accès aux approvisionnements nécessaires pour produire les produits qu’ils fabriquent ? Est-ce que, dans les usines, les produits étrangers seront arrivés ou serons-nous encore en situation de confinement ?

Cela génère un certain nombre de craintes, car toutes ces questions révèlent autant d’incertitudes. Ce que font la plupart des gouvernements, aujourd’hui, pour limiter l’impact de cette crise sur les entreprises, c’est leur donner le moyen de se mettre en « sommeil » le temps de passer la crise. Première illustration : le chômage partiel, qui évite le chômage définitif et donc aux entreprises de passer la période de confinement sans avoir à licencier leurs salariés. Cela est essentiel pour permettre une reprise rapide de l’activité, mais aussi pour alléger l’impact du confinement sur la trésorerie des entreprises si elles continuaient à payer des salaires sans encaisser pour cause de fermeture. Une fois la période de confinement terminée, l’État devra accompagner les entreprises dans leur reprise. Ce sont des solutions extrêmement coûteuses et on peut se demander si elles sont envisageables à long terme, car elles supposent une augmentation importante des dépenses publiques (+7,6 % selon le gouvernement) et donc de la dette publique qui pourrait atteindre 112 % en France en 2020.

Une telle politique est envisageable dans un pays « riche » (en France et dans les pays européens, mais aussi aux États-Unis, Japon, etc.). Les marchés financiers accepteront de leur prêter l’argent nécessaire. La situation est beaucoup plus compliquée pour les pays émergents ou en voie de développement. Les situations après-crise dans lesquelles seront ces États seront plus difficiles. Pour donner un exemple des avantages des pays les plus riches, prenons le Japon. Il est aujourd’hui à 237 % du PIB de dette brute et pourtant le gouvernement n’a pas hésité à annoncer un plan de soutien à l’économie de 1 000 milliards de dollars la semaine dernière, soit 20 % du PIB de ce pays (données FMI, octobre 2019).

Christine Lagarde a annoncé une récession de 5 % en Europe. Qu’en est-il de la solidarité européenne entre les pays membres afin de faire front face à la crise économique ? Comment feront-ils si chacun doit faire face à une récession économique dans leur pays ?

Il est possible que la dépression soit plus élevée que les 5 % annoncés, il est très compliqué à l’heure actuelle de faire des pronostics sur son ampleur. Il y a encore un mois, notre ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, nous annonçait que l’on allait perdre un point du PIB, mais pas plus, et depuis, il ne cesse de renforcer et d’aggraver ses prévisions. Par contre, ce qui est certain, c’est que la situation des pays européens va être totalement dépendante de la capacité de ces pays à travailler ensemble ou non. Même s’ils ne sont pas d’accord sur tout, et presque d’accord sur rien, on se rend compte qu’ils travaillent, réalisent des réunions régulièrement, parce qu’ils ont conscience que leur destin est lié.

La solidarité européenne sera fondamentale et elle conditionne les conséquences économiques de cette crise. En effet, pour que celle-ci ne soit pas dramatique en précipitant la chute de certaines économies européennes, les États doivent parvenir à financer leurs dettes publiques à moindre coût. Or, la condition à cela est la solidarité des États membres et des politiques concertées et accompagnées par la Banque centrale européenne (BCE). Les pays européens font le même constat, mais ils se divisent sur la manière de mettre en place cette solidarité. Le Mécanisme européen de stabilité (MES), mis en place en 2012, permet de prêter de l’argent aux pays en difficulté. Tous les pays sont d’accord sur le fait que ce mécanisme devra accompagner les pays européens qui sont le plus confrontés à la crise économique liée au coronavirus. Ce MES est toutefois soumis à condition : il limite les prêts accordés aux États européens à 2% de leur PIB, et soumet ces prêts à un engagement des pays à mettre en œuvre un certain nombre de réformes institutionnelles et économiques. Pourtant, les États-Unis, dans leur plan de relance annoncé, sont à 16 % du PIB par exemple, et le Japon est à 20%. On voit bien les limites du MES face à la situation. Par ailleurs, les pays doivent augmenter leur dette pour faire face à une pandémie et pas à cause d’une mauvaise gestion des finances publiques. Ils comprennent mal qu’on exige des réformes économiques spécifiques. Ces conditions sont également perçues comme une atteinte à la souveraineté nationale.

Les pays européens ont donc des difficultés à s’entendre sur ce MES, mais ont bien compris qu’il fallait soutenir les États européens pour qu’ils puissent faire de la dette publique et dépenser sans compter pour éviter la crise. La question qui se pose c’est : comment va-t-on financer cette dette publique ? Est-ce que sont les Européens qui vont la soutenir et donc la financer ? Cela est déjà partiellement acquis, même si c’est la Banque centrale européenne qui participe directement ou indirectement aux financements des États. Mais est-ce que cette dette devrait être remboursée ? Est-ce qu’au fond on ne pourrait pas imaginer des effacements de dette ? C’est l’idée, en partie, des « coronabonds », évoquée par les Européens. Mais un certain nombre de pays y sont complètement hostiles, considérant que c’est économiquement très dangereux, générant de la création monétaire pouvant entraîner de l’inflation.