Spread the love
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les tensions entre la Russie, la Turquie et la Syrie ont repris alors que les troupes turques et syriennes s’affrontent dans la région d’Idlib. Comment en est-on arrivé à cette situation et quelles sont les issues possibles ? Le point de vue de Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

La Russie et la Turquie avaient trouvé un terrain d’entente avec les accords de Sotchi en 2018, comment en est-on arrivé à une nouvelle escalade des tensions ? Ces accords sont-ils obsolètes ?

Il faut tout d’abord rappeler ce que représente la région d’Idlib dans le contexte de la guerre civile syrienne. Depuis quatre ans, à chaque défaite militaire des djihadistes, et après négociation, une partie d’entre eux étaient envoyés dans la province d’Idlib, dans le nord-ouest du pays. Ces arrivées successives ont provoqué une concentration de forces djihadistes qui a inévitablement fini par poser problème. Les accords d’Astana de mai 2017 entre l’Iran, la Russie et la Turquie puis de Sotchi en septembre 2018, actés entre la Russie et la Turquie, visaient à mettre en place une zone démilitarisée et plusieurs zones dites de désescalade en Syrie, dont la région d’Idlib faisait partie. Il s’agissait donc de tenter de gérer la concentration de forces djihadistes évoquée précédemment.

Les décisions concernant Idlib ont largement été un jeu de dupes : les Turcs ont probablement fait preuve d’un excès d’assurance en acceptant les termes de l’accord. Pour aller à l’essentiel, ce dernier leur donnait en effet la responsabilité de la mise en œuvre d’un cessez-le-feu dans la province et du désarmement des groupes djihadistes, principalement le groupe Hayat Tahrir al-Cham. Il était pourtant raisonnablement impossible de penser pouvoir parvenir à un tel résultat.

L’incapacité des Turcs à désarmer les djihadistes a mené l’aviation russe et l’artillerie syrienne à reprendre, depuis plusieurs mois, leurs opérations dans la région, permettant aux troupes du régime syrien de gagner du terrain. Tout cela a accru les tensions et a entraîné le déplacement massif de populations.

Au cours de ces derniers jours, certains des douze postes d’observation déployés par la Turquie, qui permettaient théoriquement de procéder à ladite désescalade, ont été bombardés par l’artillerie syrienne ou encerclés par des troupes loyalistes. Cette déflagration était prévisible et l’on pouvait s’attendre à ce que la situation militaire dérape.

On observe aujourd’hui la volonté de Damas de reconquérir le territoire national tandis que les Russes souhaitent en finir au plus vite avec les djihadistes à Idlib. En réalité, l’accord entre Russes et Turcs sur ce sujet était donc entaché d’arrière-pensées divergentes et de non-dits contradictoires. On peut même se demander si la Turquie ne s’est pas fait piéger par les termes des accords passés.

 

Qu’en est-il de la présence des troupes turques en Syrie ? Sont-elles en mesure de faire face aux forces de Bachar al-Assad et de leurs alliés ?

Au cours des derniers jours, la présence militaire turque a été multipliée par dix : on estime aujourd’hui le nombre de soldats turcs à environ 10 000, contre 1 200 il y a quelques semaines. Des centaines de véhicules blindés et de chars turcs ainsi que des forces spéciales auraient passé la frontière turco-syrienne au cours des derniers jours. Cette surenchère de la part de la Turquie s’illustre aussi dans la multiplication des postes d’observation et la transformation d’autres en postes de combat, comme l’a expliqué le ministre de la Défense turc. Si les troupes turques sont désormais en situation de combat — puisqu’elles ont été bombardées par l’artillerie syrienne et ont su riposter — elles pâtissent de leur absence de maîtrise du ciel syrien, totalement contrôlé par l’aviation russe.

Dans cette situation, chacun multiplie évidemment les déclarations belliqueuses. La presse nationaliste turque est particulièrement vindicative et le chef du parti d’extrême droite turc (MHP) estime qu’il est nécessaire d’aller jusqu’à Damas pour renverser Bachar al-Assad. Rien de moins ! En réalité, même si aucun accord n’a été trouvé, le dialogue n’est pas rompu et des pourparlers ont eu lieu à Ankara les 8 et 9 février derniers entre diplomates et militaires russes et turcs. Chacun défend âprement ses intérêts mais il est évident qu’il y aura, à terme, une baisse des tensions et que les différents acteurs parviendront à des solutions politiques et diplomatiques. Nous sommes certes dans une situation de crispations extrêmes mais chacun sait jusqu’où ne pas aller.

 

Quelles sont les issues possibles à cette crise ? Cela peut-il mener à une réelle confrontation entre la Turquie et la Syrie ?

Nous sommes déjà dans une situation de confrontation, certes limitée mais bien réelle. Treize soldats turcs ont en effet été tués au cours des derniers jours, tandis que plusieurs dizaines de soldats syriens auraient été éliminées selon les autorités turques. Mais comme toujours, la question n’est pas strictement militaire.

La Russie, acteur pivot dans la région, est à la fois le soutien clé du régime de Bachar al-Assad et entretient un dialogue dynamique avec Ankara. Moscou n’a donc aucun intérêt à ce que la situation dégénère et ne laissera pas la confrontation militaire gagner en intensité. Il n’est cependant pas exclu que les affrontements sur le terrain puissent s’envenimer encore dans les jours à venir, accroissant pertes humaines et matérielles. Cela ne veut pas pour autant dire que l’on se dirige vers une conflagration générale entre la Turquie et la Syrie, ni encore moins entre la Turquie et la Russie.

Pour sortir de cette crise, la Turquie devra accepter un cessez-le-feu et abandonner un certain nombre de postes d’observation. Pour ce faire, Ankara doit en retour obtenir la garantie de ne pas être confrontée à une nouvelle vague de réfugiés dans le pays. Pour mémoire, on dénombre aujourd’hui 3,6 millions réfugiés syriens en Turquie. Or, plusieurs centaines de milliers de déplacés se trouvent dans la région d’Idlib (de 400 000 à 700 000 selon les sources) et plus de 100 000 Syriens sont massés à la frontière turco-syrienne dans des conditions déplorables. Les Turcs voient, avec une légitime inquiétude la perspective d’un nouvel afflux de réfugiés syriens sur leur territoire.

C’est également la question kurde qui préoccupe toujours la Turquie. L’opération turque d’octobre dernier dans le Nord-est syrien, qui avait contraint les combattants des Unités de protection du peuple (YPG) à se déplacer vers le sud, a entraîné l’ouverture de contacts entre les forces kurdes et Damas. Un hypothétique accord entre forces kurdes et régime syrien irait évidemment à l’encontre des intérêts turcs. Les Russes sont-ils en mesure de faire pression sur Damas pour que ces négociations entre Kurdes du YPG et le régime syrien cessent ? Il s’agit peut-être ici d’une autre garantie souhaitée par la Turquie.

La question d’Idlib pose en réalité la question plus générale du règlement de la paix en Syrie. Si cette perspective semble encore lointaine, l’essentiel est de parvenir à un cessez-le-feu par un compromis acceptable pour l’ensemble des acteurs, et notamment les Turcs.