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Pendant que le monde s’inquiète du nouveau coronavirus, le pouvoir algérien en profite pour durcir son régime et faire taire ses contestataires. Malgré le confinement et la suspension du mouvement populaire du Hirak, les arrestations sont quotidiennes.

Chaque jour, un universitaire, un bloggeur, un journaliste, un opposant politique connu ou anonyme est appréhendé par la police ou l’armée. Toute voix qui critique le régime algérien est contrainte au silence. L’état d’exception sanitaire et le “rester-chez-vous” décrétés il y a quinze jours servent aux autorités à mettre à mal la contestation populaire, bien que le mouvement soit suspendu depuis la fin mars.

“Il est difficile de chiffrer le nombre de citoyens partisans du mouvement populaire du Hirak qui ont été arrêtés, explique Aïssa Rahmoune, de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH), mais il y a _au moins entre 200 et 300 détenus_. Principaux chefs d’inculpation : atteinte à l’intégrité du territoire national, atteinte au corps constitué, au moral de l’armée et incitation au rassemblement non armé. Et les condamnations varient de 6 et 18 mois de prison.”

Les accusations sont fallacieuses et montrent le travail d’une police politique. On est passé d’un état d’exception sanitaire à une exception policière.

“Le régime profite de la pandémie pour mater et mettre à genoux les activistes du mouvement du Hirak qui les dérangent depuis un an, poursuit Aïssa Rahmoune. Le régime a peur de la révolution du peuple algérien qu’il croyait soumis, sans aspiration démocratique. Mais cette flamme, portée par des millions de jeunes soutenus par la population, va renaître quand le problème sanitaire sera réglé. Les manifestations reprendront pour demander le départ des dirigeants et donner à l’Algérie, la liberté et la démocratie.”

La presse muselée

Plusieurs organes de presse ont été fermés la semaine dernière, une radio en ligne et un site d’information. L’éditeur a dénoncé le “blocage de ses sites”, le ministre de la Communication a rétorqué en l’accusant de financements extérieurs en infraction avec la législation algérienne et de graves insultes contre le chef de l’Etat, apprend-on par El Watan

La liste des journalistes inquiétés et qui se retrouvent derrière les barreaux ne cesse de s’allonger. A commencer par Khaled Drareni, intervenant sur Radio M ou TV5 Monde et correspondant en Algérie de l’ONG Reporters sans frontières, accusé d’”incitation à attroupement non armé et d’atteinte à l’intégrité du territoire national” après avoir couvert une manifestation dans le centre de la capitale. Ce vendredi 17 avril, le Conseil national des journalistes algériens appelle notamment à la libération immédiate de Khaled Drareni et à un dénouement heureux pour ses confrères de “Sawt El Akher”.

“C’est la pire répression contre la presse depuis les assassinats de journalistes dans les années 1990”, s’indigne le Comité national pour la libération des détenus. Les figures du mouvements du Hirak pour ne citer que Fodel Boumala, Khireddine Medjain, Abdelouahab Fersaoui, Karim Tabou et tant d’autres plus anonymes croupissent dans les geôles algériennes. Quand le Président Tebboune a récemment gracié 5 000 prisonniers, aucun activiste n’a bénéficié de cette mesure de clémence.”

Batailles de clans

Le 13 avril, le général Ouassini Bouazza, le patron de la Direction de la sécurité intérieure, a été arrêté et emprisonné. Il est accusé d’avoir mis en place “un système d’écoutes contre de hauts responsables civils et militaires dont Abdelmadjid Tebboune lui-même, l’actuel président de la République”, rapporte un journaliste algérien.

Plusieurs autres gradés ont aussi été écroués, dont le colonel Yacine, patron de la caserne dite “Antar”, chargé par Bouazza de mener des campagnes de déstabilisation contre certains caciques du régime. Le Chef de l’État Abdelmadjid Tebboune a nommé le général Abdelghani Rachdi dans les fonctions de directeur général de la Sécurité intérieure par intérim en remplacement du général Ouassini Bouazza.

“Il s’agit d’écarter un général qui n’était pas favorable à la candidature du Président et un partisan de la répression à tout va”, rappelle Kader Abdelrahim, auteur de Géopolitique de l’Algérie (éditions Biblimonde). Ainsi le pouvoir fait d’une pierre deux coups : il pourra lui faire porter le chapeau pour les exactions commises dans certaines prisons, comme les tortures, et il mate ceux qui dans l’armée lui sont hostiles.” Une illustration supplémentaire, s’il le fallait, des dissensions internes au régime qui se règlent par la répression.

Les aspirations du peuple

Il faut dire aussi que depuis l’indépendance, les Algériens sont fatigués des conflits propres au régime qui éclatent en plein jour entre les différentes factions du pouvoir. Ces oppositions entre clans, entre politiciens, militaires, état-major, présidence de la République, monde des affaires, gouvernement, exécutif, représentent un seul même régime loin de la population, du peuple et de ses intérêts.

Des “querelles de château” auxquelles le peuple reste indifférent mais le confortent dans sa demande d’un État de droit, démocratique, et la fin du règne des militaires.

“Aujourd’hui, le mouvement du Hirak est visé par le pouvoir, qui essaie de casser sa dynamique et sa popularité”, estime le maître de conférences à Sciences-Po Kader Abdelrahim. Il veut faire en sorte qu’une fois la crise sanitaire finie, le mouvement ne puisse pas reprendre.”

“Parce que le président de la République, poursuit l’enseignant, se retrouve face à au moins trois défis : le pétrole a perdu 80  % de sa valeur et, (dans ce contexte), c’est la catastrophe, les caisses de l’État sont vides. Par ailleurs, une frange de plus en plus grande de la population vit sous le seuil de pauvreté, ce qui crée une situation sociale explosive. Enfin, les menaces terroristes persistent, notamment dans l’ouest du pays, où l’armée a récemment tué plusieurs djihadistes.

Au lendemain de son élection, en décembre, le président de la République avait tendu une main au mouvement du Hirak, l’appelant au dialogue. “Honneur du pays“, cette “bénédiction (…) avait chassé l’ancien régime“, disait-il. Facile de sortir des mots flatteurs quand, en parallèle, M. Tebboune a refusé toute négociation avec les Algériens et les Algériennes qui descendaient en masse dans les rues pendant un an pour réclamer liberté et démocratie.

Source France Culture