Spread the love
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le monde d’après la crise COVID-19 est en gestation. En réalité il est partiellement déjà là. La catastrophe sanitaire et la récession économique ont d’ores et déjà accentué et modifié les rapports de force internationaux. Comme toutes les crises, celle que traverse le monde a non seulement avivé les rivalités latentes, révélé des transformations jusqu’ici occultées et créé de véritables ruptures. Alors même que la coopération serait la mieux à même de juguler l’épidémie, c’est la confrontation qui façonne la géopolitique du monde qui vient.

DEPUIS décembre 2019, les fragiles équilibres internationaux sont secoués par trois crises majeures qui se sont succédé et qui s’amplifient désormais mutuellement [1]. La première est sanitaire : par sa contagiosité et sa létalité, le virus du COVID-19 frappe les populations [2] et pousse les États à restreindre les mouvements internes et externes. La seconde crise est économique : en raison de ces mesures prophylactiques, l’activité économique a drastiquement chuté au point que le FMI prévoit une récession mondiale d’au moins 3% pour 2020. La troisième est politique et stratégique car ces catastrophes sont devenues des enjeux d’affrontement entre puissances chinoise et américaine ou encore, à l’intérieur de l’Union européenne. En à peine trois mois, la face monde semble être profondément modifiée. Mais le « monde d’après » sera-t-il radicalement différent d’avant ou bien sera-t-il seulement « pire », comme l’a déclaré Jean-Yves Le Drian, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères [3] ?

Les guerres mondiales, les krachs boursiers, les catastrophes naturelles et les révolutions ont ceci de commun avec les pandémies qu’elles peuvent bouleverser les rapports de force internationaux. Des hégémonies peuvent être mises à bas en quelques années, comme la domination de l’Europe sur le monde avait été balayée par la Première Guerre mondiale. De nouvelles puissances peuvent s’affirmer comme l’URSS qui était passé du statut de paria géopolitique à celui de superpuissance après la victoire contre l’Allemagne nazie en 1945. Les rapports de force peuvent se transformer et même s’inverser comme le poids de la République Populaire de Chine en Asie après la victoire de la révolution maoïste en 1949. Les grandes crises constituent des tournants géopolitiques car elles impriment un rythme bien plus soutenu aux évolutions amorcées ou lancées.

Fin avril 2020, la situation internationale est hautement évolutive : les perdants évidents et les gagnants probables ne sont pas encore connus avec certitude. Toutefois, plusieurs tendances géopolitiques sont perceptibles. Les trois crises actuelles ont déjà produit un triple effet sur les relations internationales : elles accélèrent et confirment des processus stratégiques en cours, notamment l’exacerbation de la rivalité sino-américaine (I) ; elles révèlent des tendances profondes mais encore inaperçues ou mal identifiées comme le tournant keynésien de l’économie (II) ; elles créent des ruptures, des fractures et ces césures véritables, au premier chef une pause dans la mondialisation (III).COVID-19 Géopolitique du monde qui vient

Cyrille Bret Crédit photographique : 2018, Inès Mallouh pour Diploweb.com

I. La fin des illusions et l’accélération des rivalités globales

La crise n’a pas déclenché un reset radical de la géopolitique mondiale. Le changement de paradigme n’est pas (encore ?) là : 2020 n’est pas 1648 quand les Traités de Westphalie avaient conclu la Guerre de Trente ans et transformé la géopolitique européenne en la fondant sur les États nationaux. La crise du COVID-19 n’est pas non plus la fin de la Deuxième Guerre mondiale qui avait conduit à l’élaboration d’un système de sécurité collective appuyé sur le droit international garanti par l’Organisation des Nations Unies et dominé dans les faits par un équilibre entre deux superpuissances militaires. Pour le moment, la crise a avivé les rivalités mondiales existantes, au premier chef entre les États-Unis d’Amérique et la République Populaire de Chine (RPC). Cette rivalité était déjà évidente et forte au moins depuis le début de la présidence Trump en 2017 et en réalité depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2013.

L’urgence a dissipé l’ambiguïté géopolitique américaine et clarifié la posture mondiale de Donald Trump. Tour à tour « chevalier blanc » extraverti et « ermite » revendiqué, le président américain avait alterné les interventions internationales musclées et les revendications de sécessionnisme. Il s’était engagé dans la Péninsule coréenne en rencontrant à deux reprises le leader Nord-Coréen, Kim Jong Un à Singapour le 12 juin 2018 et à Hanoï le 28 février 2019. Mais il avait également critiqué toutes les instances de sécurité collective mondiale (ONU) et régionale (OSCE), hésitant entre isolationnisme et interventionnisme. En 2020, le choix [4] est clair : dans le traitement de la crise, les États-Unis suivront leur propre voie, sans prétendre donner l’exemple, en fermant leur territoire aux voyageurs, sans doute aux migrants légaux et en se désengageant des instances multilatérales. En annonçant une suspension [5] de la contribution budgétaire américaine au budget de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le 15 avril 2020, le président américain n’a pas pris une mesure symbolique ou sectorielle, il a affirmé son refus définitif du multilatéralisme onusien hérité de 1945. En effet, au moment où la coopération entre États est nécessaire pour faire face à une pandémie sans frontières, il mine le seul mécanisme de coordination sanitaire pour le confinement comme pour le déconfinement. S’il restait encore des interrogations ou des illusions aux alliés et aux rivaux des États-Unis, les voici dissipées : les États-Unis considèrent leur leadership global comme un fardeau et viennent de s’en délester [6].


Extrait d’une conversation privée de P. Verluise avec un ancien attaché de défense en Chine : « Un des éléments, que vous subodorez bien, de la stratégie chinoise : l’extraordinaire capacité de retourner un échec, une défaite, une responsabilité à leur avantage avec un aplomb stupéfiant. Un piège qui marche parfois et dans lequel il ne faut surtout pas sombrer. » (28 avril 2020)


Comme par un effet de vase communicant, la République Populaire de Chine (RPC) a, elle, tenté de reprendre ce rôle, avec une audace confinant à l’arrogance. Quel paradoxe ! Foyer de l’épidémie, cible de toutes les critiques pour ses statistiques épidémiologiques confinant à la propagande, manifestement en retard dans le confinement, la Chine a accompli la prouesse de se poser en modèle de gestion de la pandémie. Elle a même déployé une « diplomatie des masques [7] » en exportant ses médecins et ses matériels médicaux vers l’Union européenne. En relançant son économie avant tous les autres pays, en vantant les vertus sanitaires de son régime politique et en revendiquant une supériorité mondiale, la RPC a elle aussi explicité sa posture pour le monde qui vient : dans tous les domaines (économique mais aussi médiatique, scientifique, sanitaire, normatif et évidemment militaire) et par tous les moyens, elle revendiquera la première place et multipliera les initiatives bilatérales (en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient) pour supplanter les États-Unis. Depuis des semaines, elle instille l’idée que le monde de 2020 sera influencé, guidé et façonné par le « modèle chinois ». La rivalité entre États-Unis et la Chine s’est brusquement porté sur de nouveaux domaines : la guerre commerciale des droits de douanes n’est plus qu’un des volets d’une rivalité planétaire. La posture chinoise dans sa région d’influence est symptomatique : revendiquant contre Taiwan ou la Corée du Sud le rôle de « bon élève » de la lutte contre la pandémie, elle a redoublé d’agressivité contres ses voisins insoumis. La Chine sortira de la crise d’autant plus nationaliste que son économie est promise à une stagnation [8].

D’autres tendances latentes sont accentuées par cette crise : l’autoritarisme et la volonté de fermeture des Etats illibéraux en Europe comme la Hongrie [9], l’insoutenabilité de la dette en Argentine [10], etc. Les périodes de tension durcissent les conflits avant même de déboucher sur d’autres tensions.

La crise actuelle dissipe plusieurs illusions et précise les contours des rivalités structurantes pour le monde dès 2020. Les perspectives d’un G2 sino-américain gérant l’ordre international en supplantant G7, G8 ou G20 se sont brusquement éloignées. Et le durcissement des confrontations militaires, diplomatiques, économiques et médiatiques entre États-Unis et RPC s’est affirmé comme le risque principal dans les années qui viennent. En outre, les déclarations chinoises sur la nécessaire harmonie des relations internationales dans un monde multipolaire se sont évanouies. Loin de consacrer un changement de paradigme, la crise accentue la rivalité sino-américaine. Le monde d’après la crise sera bien plus brutal dans ce domaine. Les plus puissants d’avant la crise risquent bien d’être encore plus hégémoniques qu’avant la crise.

II. Révélations étatistes et conversions keynésiennes en masse

La crise sanitaire jette aussi une lumière crue sur des mouvements de fond que les discours politiques ou les postures médiatiques occultaient, masquaient ou minoraient. La (re)conversion des États à l’intervention publique massive en économie est de ces évidences. La figure de Keynes domine très largement un continent qu’on croyait acquis à l’effacement de l’Etat en économie….

Lire la suite sur Diploweb