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Nous assistons ces derniers jours à une très préoccupante dégradation de la situation dans la province d’Idleb, en Syrie qui peut, en outre, induire des conséquences internationales déstabilisatrices. Il ne s’agit toutefois aucunement d’une surprise, tant les éléments de la crise se sont peu à peu mis en place au fil des mois.

Pour saisir la situation, il faut tout d’abord garder en mémoire que, lors des défaites militaires à répétition des forces djihadistes en Syrie, une partie de celles-ci ont systématiquement pu trouver une solution négociée de repli dans la province d’Idleb. C’est pourquoi s’est formée une zone de concentration de combattants djihadistes, principalement liés à Hayat Tahrir al-Cham, disséminés au sein d’une population civile d’environ 3 millions d’habitants.

Par l’accord de Sotchi, signé entre la Russie et la Turquie le 17 septembre 2018, Ankara acceptait d’être le principal responsable de la mise en œuvre d’un cessez-le-feu et de la démilitarisation de la zone dite de désescalade d’Idleb. Un jeu de dupes s’est alors cristallisé entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan, le premier appréciant parfaitement la difficulté de la mission acceptée par le second, qui se targuait pour sa part d’y parvenir rapidement. On pouvait en effet facilement supposer que, d’une part, les groupes djihadistes n’accepteraient pas d’être désarmés et que, d’autre part, le régime de Damas, aidé par la Russie, ne tarderait pas à reprendre l’offensive pour recouvrer le contrôle de la totalité du territoire syrien. Ce qui ne manqua pas de se produire avec la reprise des bombardements aériens massifs par les aviations russes et syriennes dès l’automne 2018.

Entre les froids calculs d’un V. Poutine, jouant toujours quelques coups à l’avance et détenant les meilleurs atouts pour parvenir à une solution en Syrie, et un R. T. Erdoğan impulsif et possédant une véritable difficulté à se projeter sur le moyen terme, une relation inégale s’est graduellement instituée. Pour autant, chacun semble savoir jusqu’où ne pas aller et veille à ne pas franchir la ligne rouge qui entraînerait un affrontement turco-russe direct. Moscou tient à ménager la Turquie, comprenant qu’il en a besoin pour parvenir à une solution politique négociée globale. Ankara, pour sa part, tente de maintenir des relations fluides avec la Russie, ce qui peut lui être utile dans les relations tendues qu’il entretient avec les puissances occidentales, et préfère concentrer ses griefs contre le régime de Damas. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la réunion entre les deux présidents, prévue pour le jeudi 5 mars 2020. Il serait positif que V. Poutine se saisisse de cette occasion pour proposer une solution de sortie de crise qui ne soit pas humiliante pour la Turquie. Le retrait des troupes turques du territoire syrien en échange de la mise en place d’une bande de sécurité le long de la frontière turco-syrienne qui, sous contrôle international, puisse venir au secours des déplacés qui s’y amassent, pourrait constituer un premier élément contribuant à la baisse de la tension et permettrait de juguler un hypothétique nouvel afflux de réfugiés en Turquie.

La mort de trente-quatre soldats turcs, jeudi 27 février, modifie néanmoins en partie la donne et a exacerbé les discours martiaux des dirigeants turcs appelant à la vengeance des « martyrs » ainsi que l’accentuation des opérations militaires contre l’armée syrienne au cours des derniers jours. Il faut aussi souligner que la Turquie, que beaucoup présentaient au cours des dernières années comme en passe de rompre avec ses alliances traditionnelles, a immédiatement demandé une réunion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) après la « journée noire » du jeudi 27. Cela indique assez nettement qu’en cas de crise aiguë, ce sont bien les alliances avec les puissances occidentales qui priment toujours pour Ankara et que l’OTAN reste sa véritable garantie de sécurité. Il n’empêche, il s’avérerait utile que les relations entre les deux parties s’éclaircissent dans les meilleurs délais, à moins que l’OTAN ne soit définitivement en « état de mort cérébrale », comme Emmanuel Macron l’avait suggéré au mois de novembre 2019 dans The Economist.

C’est dans ce contexte que vient se greffer une deuxième crise concernant la situation des réfugiés. Conséquence du déluge de feu que font subir les aviations russes et syriennes aux populations civiles, il y a environ 900 000 déplacés dans la province d’Idleb. Près du tiers de la population, qui survit désormais dans des conditions désastreuses, a ainsi fait mouvement vers la frontière syro-turque en tentant d’échapper aux bombardements.

Or la Turquie bloque sa frontière méridionale et menace dans le même temps d’ouvrir les points de passage qui constituent autant de voies vers les États de l’Union européenne (UE). Beaucoup de commentaires dénoncent avec véhémence le chantage des autorités turques. Là encore, il n’est pas inutile de replacer la situation dans son contexte et de revenir, en l’occurrence, à l’accord du 18 mars 2016 signé entre l’UE et la Turquie visant à fixer les réfugiés syriens sur le territoire de cette dernière. Cet accord, fréquemment condamné par les organisations européennes de défense des droits humains, avait permis de réduire drastiquement le nombre de passages vers les côtes grecques, de 3 500 par jour à une quarantaine. L’UE, promettant le versement de 6 milliards de dollars – les évaluations font état du versement effectif de la moitié seulement –, s’est alors sentie dégagée de toute responsabilité sur ce dossier.

Quelles que soient les critiques que l’on peut porter à la politique de R. T. Erdoğan, et elles sont nombreuses, la Turquie avait jusqu’alors courageusement fait face à cet afflux d’environ 3,6 millions de réfugiés, qui se trouvent désormais sur son sol. Même si l’on doit prendre les chiffres avec précaution, elle a probablement dépensé quelque 25 milliards de dollars pour leur prise en charge, dont environ 15 milliards à la charge de l’État. L’UE doit cesser son hypocrisie moralisatrice et proposer des solutions dans les meilleurs délais pour résoudre cette crise de la moins mauvaise des manières. C’est précisément le moment où il faut renouer les fils distendus avec Ankara en lui proposant une aide véritable et surtout parvenir à se fixer des objectifs communs pour tenter de mieux gérer, autant que faire se peut, le défi du flux des réfugiés. L’Union européenne et la Turquie y ont, en l’occurrence, les mêmes intérêts.