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Sergio Moro, ministre de la Justice et de la Sécurité publique, a démissionné avec éclat le 24 avril 2020. Petit juge de Curitiba, il avait envoyé l’ex-président Lula en prison le 7 avril 2018, au terme d’une procédure spectaculaire et discutée. Lula n’avait pu se présenter aux présidentielles du 26 octobre suivant. Cela lui avait valu une notoriété médiatique dans les milieux aisés et un maroquin ministériel prestigieux, celui de la Justice dans le gouvernement du président Jair Bolsonaro, le 1er janvier 2019.

Sergio Moro, juge et justicier, avait donné la coloration morale faisant défaut à la majorité « Boeuf-Balle et Bible », ayant porté le capitaine Jair Bolsonaro au palais de Planalto, l’Élysée brésilien. Les agro-exportateurs (la tendance Boeuf), les militaires et policiers (le secteur Balle) et les évangélistes pentecostaux (la tendance Bible), animés d’une haine phobique à l’égard du parti des travailleurs, ont fait affaire avec le tombeur de Lula. Un tombeur soutenu de bout en bout par la « grande » presse et les télévisions.

Devenu le symbole de la lutte contre la corruption, il bénéficiait en 2018 d’une cote de popularité d’une qualité unique, sans rapport avec un quelconque engagement politique. À ce titre, son entrée au gouvernement « BBB » lui donnait une légitimité morale bienvenue. Les foucades extrémistes de Jair Bolsonaro, contre les femmes, les Noirs, les minorités sexuelles, les enseignants, les membres du Parti des Travailleurs (PT), diabolisés au nom de prétendues valeurs bibliques et l’exécution parlementaire de la présidente Dilma Rousseff préoccupaient beaucoup de ceux qui lui avaient apporté toutes sortes de soutien. Moro apportait un vernis de respectabilité faisant passer le reste.

Que s’est-il donc passé le 24 avril 2020 ? Que signifie ce « Cri d’Ipiranga » lancé par l’ex-ministre pour annoncer sa fracassante démission ? Le « Cri d’Ipiranga », pour tous les Brésiliens, est le moment symbolique de la rupture avec le Portugal. Le 7 septembre 1822, le régent Pedro à Ipiranga, localité où il se trouvait, a rompu les amarres de façon ostentatoire avec Lisbonne, tout comme Sergio Moro qui a déchiré le 24 avril 2020 le pacte passé le 1er novembre 2018 avec Jair Bolsonaro, président élu.

Le divorce a été effectivement fracassant. Jair Bolsonaro n’a pas seulement annoncé son départ, il l’a argumenté en dressant un acte d’accusation. « Le président, a-t-il dit, a voulu m’imposer la relève du chef de la police fédérale alors que celui qui était en poste n’avait pas démérité. Plus grave, il souhaitait le remplacer par un ami afin de pouvoir disposer d’informations privilégiées. Pire, il a procédé à ce changement de responsable sans mon accord, qui était nécessaire, en mettant ma signature électronique au bas du décret de nomination publié au Journal officiel. »

Propos qui ne sont tombés pas dans l’oreille d’un sourd. Des instances judicaires enquêtent sur plusieurs affaires mettant en cause les trois fils du président Bolsonaro, du Parlement dont les présidents sont qualifiés pour donner une suite éventuelle aux demandes de destitution, déposées par des élus. Il y en a actuellement 28. L’ex-ministre est d’ores et déjà sollicité afin d’être entendu par une commission d’enquête parlementaire sur la diffusion de fausses nouvelles, enquêtant sur les fils de Jair Bolsonaro.

Cela dit bien que, fracassant la relation Rio de Janeiro/Lisbonne, le « Cri d’Ipiranga » n’avait pas changé grand-chose. Le régent, ayant accédé au pouvoir sous le nom de Pedro Ier, était le fils du Roi du Portugal. En 1831, il avait décidé d’assumer, après la mort de son père Joa VI, le trône portugais, abandonnant celui du Brésil à son fils Pedro II. Le Cri de Sergio Moro, lui aussi, acte une rupture avec le président en exercice, Jair Bolsonaro. Il se sépare brutalement d’un homme auquel il était lié. Il laisse ouverte l’éventualité d’une candidature aux prochaines présidentielles, en 2022. Mais il ne remet pas en question le contenu du pacte du 1er novembre 2018.

Sa longue déclaration du 24 avril ne laisse aucun doute. Il a mis en cause, de façon argumentée, l’homme Bolsonaro. Il conteste sa capacité à gouverner, qu’il avait déjà interpellée pour sa gestion incohérente de la crise du coronavirus. Il avait soutenu le ministre de la Santé, Luis Henrique Mendetta, qui a démissionné le 17 avril dernier. Mais il revendique aussi ce qui, pour lui, est essentiel : son combat contre le PT assimilé à la corruption, Lula et Dilma Rousseff nommément cités ; Lula emprisonné sans preuves, le temps des présidentielles, Dilma destituée au prix de contorsions constitutionnelles.

480 jours après la composition du gouvernement Bolsonaro, on assiste à une désagrégation d’une coalition de circonstance. En dépit des doutes et des réticences, les milieux d’affaires, les agro-exportateurs, les généraux, l’ex-président Fernando Henrique Cardoso, Ciro Gomes l’Edgar Faure brésilien et les catégories aisées de la société ont tout fait, de 2016 à 2018, pour barrer la route à toute résurgence du Parti des travailleurs. La crise du coronavirus, après bien d’autres, a fait la démonstration de la pertinence du doute. Les incantations évangélistes, le refus des mesures barrières de Jair Bolsonaro et de ses idéologues moyenâgeux ont plongé le pays dans le chaos sanitaire.

Pour autant le « Cri d’Ipiranga » de Sergio Moro, « chouchou » des classes moyennes, parce qu’il a su enfermer Lula en vertu d’un récit moralisateur à la carte, sans porter le fer de la lutte anti-corruption vers les partis anti-pétistes, ne lui ouvre pas les portes du pouvoir présidentiel. Ciro Gomes, a déposé une demande de destitution de Jair Bolsonaro, en négociant de droite à gauche. 24 gouverneurs, en particulier celui de SãoPaulo, donnent de la voix. Fernando Henrique Cardoso appelle Bolsonaro à démissionner et à laisser sa place au vice-président, le général Hamilton Mourao, qui, comme Ramigrobis, attend son heure. Au terme de la cérémonie d’entrée en fonction du nouveau ministre de la Santé le 17 avril, il a résumé la crise de la façon suivante, « la situation est sous contrôle » … mais on ne sait pas de qui.