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La bataille du coronavirus a fait rapidement mûrir la redistribution des influences en Amérique latine. De façon, a priori, inattendue dès sa prise de fonction, Donald Trump, nouveau président des États-Unis, a inclus, dès 2017, l’Amérique latine dans son conflit tous azimuts avec la Chine. La pandémie du coronavirus a durci les termes de l’échange bilatéral et a plongé les Amériques latines dans un contexte oublié, celui d’être contraintes à faire le dos rond entre prédateurs rivaux.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la Maison-Blanche a déplacé ses priorités stratégiques vers la Méditerranée, le Proche et le Moyen-Orient. Afghanistan, Iran, Irak, Syrie, Yémen, Libye ont, de façon abrupte, relégué les batailles contre le trafic de stupéfiants latino-américain et la construction d’une zone hémisphérique de libre-échange, et donc mis au second plan l’Amérique latine, qui jusque-là, et depuis la fin de la guerre froide, centrait l’intérêt de l’administration nord-américaine.

La Chine a progressivement fait acte de présence dans une partie du monde qu’elle avait jusque-là ignorée. Le désengagement nord-américain permettait de poser progressivement des jalons de toute nature, économiques, commerciaux, financiers, culturels. Conçus dès le départ comme porteurs de liens pérennes, ils ont rapidement été encadrés par la signature d’accords stratégiques bilatéraux, de traités de libre-commerce, de participation à diverses organisations intergouvernementales, des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) à la Communauté des États de l’Amérique latine et de la Caraïbe (CELAC).

On le sait, cette dérive continentale a été portée par une conjoncture exceptionnelle, celle d’une croissance chinoise à deux chiffres, alimentée par les minerais, le pétrole, le gaz, et les produits agricoles latino-américains et africains. Évolution génératrice d’une primarisation accentuée de l’Amérique latine, reléguée à une division du travail inégale. Mais, après tout, cela n’était-il pas déjà le cas, au XIXe siècle avec les Européens et au XXe avec les États-Unis ? Européens et États-Unis ne gardaient-ils pas, de toute manière, la maîtrise de secteurs économiques majeurs ? La Chine, donc, ne permettait-elle pas de répartir de façon opportune les dépendances ?

Les années Bush et Obama ont été, pour les États-Unis, celles de la confirmation d’un repli relatif. Le projet d’Accord de libre-échange des Amériques a été abandonné, en 2005, sans combat. L’exclusion cubaine a été levée par l’Organisation des États Américains (OEA) en 2009. Les États-Unis et Cuba ont rétabli leurs relations diplomatiques en 2015. Au même moment, les présidents et premiers ministres chinois ainsi que les membres du gouvernement de Pékin ont visité de façon exhaustive et systématique les Amériques latines. Deux livres blancs chinois sur l’Amérique latine ont été mis en œuvre, canalisant et ordonnant la conquête du Nouveau Monde.

La Chine, aujourd’hui, est le premier ou le deuxième partenaire commercial et financier des 19 pays d’Amérique latine. Ces derniers mois, Donald Trump et son Secrétaire d’État, Mike Pompeo, ont multiplié les avertissements aux gouvernements chilien, colombien, mexicain, péruvien. La technologie 5G, ne doit en aucun cas être chinoise. Traiter avec Huawei porterait atteinte à votre souveraineté, ont-ils dit aux dirigeants de ces pays, et serait considéré comme un geste inamical à l’égard des États-Unis. Un discours de nouvelle guerre froide, ciblant la présence militaire de la Chine et de la Russie à Cuba et surtout au Venezuela, a été adressé de façon pressante aux chefs d’État latino-américains qui ont choisi de répondre en biaisant. Ils ont refusé, en actes, mais sans le dire, de rompre avec la Chine. Mais ils ont fait un geste en direction de la Maison-Blanche, en acceptant de participer à une sorte de croisade anti-vénézuélienne. Ils ont créé, à Lima au Pérou, en 2017, un groupe coordonnant un isolement concerté de Caracas et ont reconnu comme chef d’État un opposant au président Nicolas Maduro, n’exerçant aucun contrôle effectif sur le territoire vénézuélien.

L’irruption du coronavirus a durci les contradictions. La Chine, à l’origine de la pandémie, a, d’entrée de jeu, contacté les gouvernements d’Amérique latine pour apporter des explications à la crise du coronavirus, jointes parfois d’un rappel, celui de l’anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques, mais aussi de dons, du gouvernement, comme du géant chinois du e-commerce Ali Baba.

Conformément au parti pris chinois, depuis la réforme de 1978, ces dons dénués de tout contenu idéologique, ont concerné tout autant Cuba, le Venezuela, que le Brésil et le Pérou.

Donald Trump a, au même moment, engagé une bataille de l’information, ou de la désinformation. Qualifiant le Covid-19 de virus chinois, suspendant la contribution à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), considérée comme une organisation complaisante avec Pékin, libérant des lignes de crédit via l’Agence pour le développement international des États-Unis (USAID) pour les pays de l’Amérique moyenne (du Mexique à la Colombie), mais parallèlement aussi en expulsant des sans-papiers mexicains et centre-américains, en organisant des manœuvres aéronavales destinées à combiner lutte contre Covid-19 et trafic de stupéfiants entre Cuba et Venezuela, après avoir mis Nicolas Maduro en examen pour trafic de drogue. Enfin, les sanctions à l’égard de Cuba et du Venezuela n’ont pas été assouplies. L’aide chinoise à Cuba et au Venezuela a donc été rendue plus onéreuse à transporter.

Les Latino-américains, pris entre une aide et un commerce chinois bienvenus, et la nécessité d’acheter du matériel sanitaire à Pékin – matériel que les États-Unis soit ne peuvent pas, soit ne veulent pas leur donner ou vendre – une agitation agressive et désordonnée de Washington, font, pour l’essentiel, le dos rond. Le Mexique, par exemple, a organisé un pont aérien entre la ville de Mexico et Shanghaï, acheminant du matériel médical acheté. Et son président Andrés Manuel Lopez Obrador a remercié Donald Trump qui l’a aidé à trouver un accord avec l’OPEP. Les chefs d’État et de gouvernement ont évité de se prononcer sur la suspension de la contribution des États-Unis à l’OMS. Laissant aux anciens présidents le soin d’exprimer une voix critique, qu’il s’agisse des ex-représentatifs de la « Troisième voie » (Fernando Henrique Cardoso, Ricardo Lagos, Juan Manuel Santos, Ernesto Zedillo), ou des ex-progressistes, membres du groupe de Puebla (Rafael Correa, Leonel Fernandez, Fernando Lugo, Luiz Inacio Lula da Silva, Dilma Roussef, Ernesto Samper).

On notera, malgré tout, qu’un responsable d’active, l’Argentin Alberto Fernandez, a cosigné le communiqué du groupe de Puebla, et l’agacement du ministre de la Santé du Guatemala, Hugo Monroy, qui a qualifié les États-Unis, de « Wuhan des Amériques ». Seule demi-satisfaction pour Donald Trump, le président Jair Bolsonaro, fidèle à ses convictions, reprend et défend becs et ongles « l’argumentation » trumpienne au prix de polémiques avec les autorités chinoises. Mais les polémiques inquiètent de plus en plus les agro-exportateurs de soja et de viande, et sont à l’origine d’une grave crise de gouvernabilité…

Source IRIS